L’ART DE LA MARCHE

Le Frac Paca expose à Marseille les artistes qui ont choisi de mettre la marche au centre de leur démarche

2. Frères Bisson, Savoie - passage à l'échelle horizontale, 1862,
Frères Bisson, Savoie – passage à l’échelle horizontale, 1862. Collection Musée Cantini, Marseille. (C) Ville de Marseille, Dist. RMN-Grand Palais / image des musées de la ville de Marseille.

Les expositions des musées nationaux drainent un public nombreux, c’est heureux mais on ne prête guère attention à celles organisées par les différents Fonds Régionaux d’Art Contemporain (FRAC) qui émaillent l’hexagone et c’est bien dommage. Au moment où l’on prône la diversité des expériences dites culturelles, il serait temps de s’intéresser de près aux modes de diffusion de l’art dans les territoires dont les Frac justement se font l’écho et le relais. Et si de plus, un de leurs objectifs consiste à sortir l’art contemporain du ghetto où on l’enferme trop souvent alors il y a de quoi se réjouir. À ce titre, la présentation[1] du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur installé à Marseille conçue autour de la marche dans ses multiples acceptions, contribue à libérer la pratique artistique de son entre-soi. Qu’est-ce à dire ? Certes comme le souligne Guillaume Monsaingeon, son commissaire, « on n’a pas attendu les artistes pour marcher ! » Profitons toutefois de l’occasion car la marche est devenue un des formes de la démarche artistique au XXe siècle. Il suffit de penser au land art, à Richard Long ou à Hamish Fulton, ces deux arpenteurs célestes, grands adeptes des randonnées pédestres.

 Tous les états de la marche

Aussi le choix de ce thème déjà abordé par d’autres institutions[2] n’a-t-il pas, pour lui, celui de l’originalité absolue mais permet, tout en bénéficiant de cette antériorité, de l’explorer. D’élargir le champ de vision pour se montrer curieux et ouvrir le contemporain à ce qui l’a précédé et à ce qui le traverse. Le réinstaller dans la longue durée en admettant qu’il n’existe pas dans sa solitude mais dans un maillage qui réunit aussi bien les références sociales, quotidiennes que scientifiques. D’où ce rappel des figures photographiques de la décomposition du mouvement par Eadweard Muybridge (1830-1904) qui auront inspiré des générations d’artistes et nourri nos esthétiques. Un classique qui côtoie des objets vernaculaires comme ce trotteur prêté par le Mucem voisin, en guise d’hommage à nos premières tentatives pour parvenir à la station debout. On l’aura compris, il s’agit d’envisager tous les états de la marche que l’on découvre disséminés sur l’ensemble des niveaux du Frac. Un parcours ponctué en plusieurs étapes que l’on résumera à deux principes essentiels qui guident le trajet, à savoir : le corps du marcheur et le lieu où il se déplace, ce à quoi il accède, car inévitablement tout déplacement appelle un milieu à parcourir et surtout à rencontrer, à accueillir. Donc le geste de la déambulation d’abord, il n’a rien d’évident surtout si l’on considère que le simple piéton dans un contexte urbain, doit obéir à des règles de base, subir un certain apprentissage sous peine de succomber aux dangers de la circulation. Ce qui revient à dire que nous construisons notre démarche ou plus précisément que nos pas s’inscrivent déjà dans ceux des autres.

Le corps du marcheur

Guido van der Werve Nummer acht (every thing is going to be alright) 2007
Guido van der Werve, Nummer acht (everything is going to be alright), 2007
Film 16 mm transféré sur support numérique. 10 min 10 sec. Courtesy de l’artiste et Grimm Gallery, Amsterdam, New York.

Une certaine continuité lie Muybridge à ses prédécesseurs comme à ses successeurs. Entre la colonne d’alpinistes, franchissant les précipices, photographiée par les frères Bisson, en 1862, et la Procession d’ombre (Shadow Procession, 1999) un film de William Kentridge, on retrouve la succession devenue animée des séquences du mouvement qui a tellement obsédé Muybridge. Quant à l’espace parcouru, le deuxième principe qui ordonne notre cheminement, retenons la vidéo de Guido van der Werve, Nummer acht, everything is going to be alright, (Tout ira bien, 2007). Ce court métrage suit l’avancée d’un énorme navire qui précède de quelques mètres un promeneur solitaire égaré sur l’immensité de la banquise. La bande-son, réduite au bruit indistinct du fracas des machines mélangé aux blocs de glace brisés, accentue l’aspect spectaculaire d’une situation contradictoire, partagés que nous sommes, entre la fin probable du marcheur et l’impression qu’il ne se doute de rien. Drame ou sérénité sous la menace ? Parabole ambigüe d’un monde qui se déchire, où la question de son avenir reste posée et pas seulement sous l’angle d’une éventuelle catastrophe mais par rapport à la nature des relations que nous entretenons avec lui.

La géographie sensible de l’itinérance

Car c’est moins le cataclysme constamment agité sous nos yeux qui doit nous inquiéter que la manière dont nous considérons notre environnement. En effet, nous nous obstinons à le concevoir comme quelque chose d’extérieure et donc à notre entière disposition au lieu de l’envisager tel que le suggère l’anthropologue Tim Ingold « comme une zone d’interpénétration à l’intérieur de laquelle nos vies et celles des autres s’entremêlent en un ensemble homogène »[3]. Cette suggestion du chercheur ordonne la promenade qui nous est proposée puisque les artistes sélectionnés s’intéressent de près aux interrelations qui tissent nos existences et nos comportements. Intérêt puissant qui pousse Fernand Deligny (1913-1996), le grand inspirateur de l’antipsychiatrie, à retranscrire dans ses Lignes d’erre le tracé des trajets insistants, ces nœuds, sur lesquels reviennent les enfants autistes. C’est cette même idée de cartographie sensible qui conduit Paulien Oltheten à suivre l’itinérance complexe des passants traversant la dalle de la Défense. C’est encore cette carte portée à son paroxysme, bousculée de fond en comble par l’univers dessiné de Anaïs Lelièvre, Stratum 4, 2020, où tous les repères orthonormés disparaissent dans l’enchevêtrement des traits effaçant du sol au plafond la notion rassurante de l’échelle. Pour reprendre les mots de Guillaume Monsaingeon, se mettre sous le signe de la marche, c’est échapper à la vérité glacée de la carte pour explorer d’autres possibles, d’autres errances offertes au pied du marcheur. Un vagabondage très logiquement souhaité par le Frac qui invite le visiteur à des conversations marchées.

 

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Anaïs Lelièvre, Stratum 4, 2020, installation évolutive, reproduction numérique sur PVC forex du dessin Shiste argileux (Sion), dimensions variables.r une légende

©BR / RDDM 2 mars 2020 https://www.revuedesdeuxmondes.fr/lart-de-la-marche/

[1] Des marches, démarches, Frac PACA, Marseille, jusqu’au 10 mai 2020.

[2] « Un siècle d’arpenteurs, les figures de la marche en 2000 », Musée Picasso, Antibes, 1er juillet 2009-14 janvier 2010.

[3] Tim Ingold, Marcher avec les dragons, Points Essais, 2018, p. 12.

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