PEINTURE AU DOIGT, AIGLE, GEORG BASELITZ

Cette toile de prime abord intrigue. Elle happe l’œil, mais on hésite. Sait-on bien ce que l’on regarde. Elle vous frappe, vous êtes saisi. Elle vous trouble et vous êtes encore plus attiré. Une masse de plume s’abat devant vous, dans le bleu du ciel, telle une figure convulsée, emmêlée dans les rémiges, serres et bec confondus. Or sa position dans l’espace apparaît contrariée. Le haut et le bas n’occupent pas les places habituelles et nous voilà désorientés. Son titre annonce un aigle mais ça n’arrange en rien notre affaire. Le doute persiste. Nous sommes comme l’oiseau en chute libre, nos perceptions déplacées, mises en déroute. Au carrefour des interrogations, ce tableau de Georg Baselitz, né en 1938 en Saxe, s’inscrit  dans le cycle des peintures inversées initié en 1969. Elles sont à la lettre peintes à l’envers non pour créer un effet de style mais parce que le peintre justement n’a eu de cesse de se débarrasser des conventions, et en priorité de celle qui concerne la ressemblance par rapport au motif peint qu’il va justement mettre encore plus à mal en peignant avec les doigts. Un rejet viscéral de tous les ordres, de toutes les hiérarchies de la part de celui qui, enfant durant la guerre, a connu les villes allemandes en flammes. D’où son refus de toute autorité, de tout étendard, ici appliqué à cet aigle, le symbole par excellence de la  nation allemande. Or rien n’est aussi simple. Le rapace certes tombe à la renverse, mais nous nous n’en avons pas encore fini puisque son mouvement reste ambigu. Du fait de l’inversion de l’image, l’oiseau de proie reste au milieu du gué entre sa déchéance probable et son éventuelle ascension. Comme quoi, il s’agit avant tout de creuser les incertitudes de l’art. Bref, voilà le combat de sa peinture : l’inverser, la malmener, la détruire pour la faire constamment renaître.

Fingermalerei – Adler

[Peinture au doigt – Aigle], 1972, huile sur toile, 250 × 180 cm. Bayerische Staatsgemälde-sammlungen, Pinakothek der Moderne, Wittelsbacher Ausgleichsfonds, Munich. Prêt du Wittelsbacher Ausgleichsfonds

© Georg Baselitz, 2021. Photo BPK, Berlin, Dist. RMN-GP/ [image BPK]

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