L’IRRÉDENTISME POLONAIS

Le Louvre-Lens présente jusqu’au 20 janvier, les peintres polonais qui, pendant tout le XIXe siècle, ont forgé la création d’un imaginaire national au moment même où l’État polonais avait disparu de la carte.

1. Jacek Malczewski, Mélancolie, 1890-1894, huil sur toile, 139,5 x 240 cm. Musée national de Poznan
Jacek Malczewski, Mélancolie, 1890-1894, huile sur toile, 139,5 x 240 cm. Musée national de Poznan.

Au moment même où les nationalismes européens et d’ailleurs chantent les vertus du repli identitaire, l’exposition du Louvre-Lens, consacrée à la peinture polonaise de 1848 à 1918, donne quelque lueur d’espoir. Car, la Pologne effacée de la carte, assujettie à la Prusse, la Russie et l’Autriche qui, de 1795 à 1918, se sont partagées son territoire, aurait eu quelques raisons de sombrer dans les délices d’un chauvinisme exacerbé. C’est, faute d’existence politique, l’art polonais, qui, dès les années 1840, détenant « la gouvernance des âmes »[1], porte haut et fort le flambeau du réveil patriotique. Or, par une heureuse disposition ce sentiment national fut sans cesse articulé aux différents courants artistiques européens. Un résultat positif inattendu dans la situation difficile que connaît alors la Pologne démembrée et asservie. Peut-être la grâce paradoxale du malheur, l’obligation de l’exil, mais on ne saurait jouer sur les mots tant la période est chaotique, désespérée. En effet, la répression des insurrections de novembre 1830 et de janvier 1863 par les autorités russes et les déportations —vers la Sibérie déjà — qui s’ensuivirent, provoquèrent le départ des opposants qui allèrent gonfler les rangs de la diaspora polonaise[2]. Sans compter que les artistes polonais, eux aussi membres de l’opposition, poursuivent leur formation dans les grands centres d’influence de l’époque : Berlin, Saint-Pétersbourg, Vienne et Munich et y exposent leurs tableaux. Présents en France dans la « petite Pologne » où ils forment une communauté influente réunie autour de l’hôtel Lambert à Paris, leurs œuvres sont remarquées et critiquées lors des salons dans la dernière moitié du XIXe siècle. Si aujourd’hui les noms de Henryk Rodakowski, Józef Chelmoński ou Jan Matejko sont quelque peu oubliés, ils attirèrent, en leur temps, l’attention des chroniqueurs parisiens et furent parmi les principaux représentants du grand genre incarné par la peinture d’histoire.

L’épopée de la résistance

On notera au milieu de ces épopées illustrant les hauts faits de la résistance polonaise, une extraordinaire toile de Jacek Malczewski, Mélancolie (1890-1894). Étonnante, car, si elle appartient bien à la génération romantique des évocations historiques, elle convoque le registre plus intériorisé du monde des rêves et des symboles. Nous sommes dans l’atelier du peintre. Des châssis retournés occupent le mur du fond de cette vaste pièce entièrement cernée sur la droite par des baies vitrées. De dos, assis à l’extrémité supérieure gauche, face à son chevalet, l’artiste semble attendre alors que de la surface vierge de la toile sort un flot de personnages qui emplit tout l’espace. Des combattants, sous la bannière d’un drapeau rouge munis de faux et de lances, montent à l’assaut, repoussant les morts et les vaincus des luttes précédentes. Cette vague d’hommes en armes se dirige le long d’une diagonale tumultueuse vers le bord opposé de son origine où l’on trouve disposés sur une table basse les outils du peintre. Comme si la représentation de cette foule ne pouvait s’effectuer d’emblée, comme s’il fallait le temps de la réflexion ou parce que la tache s’avère impossible tant l’avenir reste incertain. Une prémonition sans doute confirmée par cet homme en noir placé à l’extérieur de l’atelier, appuyé contre la fenêtre entrouverte, dont on aperçoit seulement la tête penchée, posée sur sa main. Que regarde-t-il ? Qu’envisage-t-il ? Que pense-t-il justement de ce tourbillon de figurants qui derrière lui se déverse alors que le jardin qu’il contemple respire le calme et la tranquillité. La mélancolie du titre désigne-t-elle l’irréalisable adéquation de l’imaginaire et du réel, une correspondance d’autant plus précaire, presque insoutenable dans le contexte de la disparition de l’État. Le passage entre l’imaginaire et l’autonomie retrouvée est donc délicat, réduit au fragile entrebâillement d’une fenêtre.

 Les vertus du paysage

 

3. Witold Wojtkiewicz, Les labours, 1905, huile sur toile, 57,5 x 96 cm, Varsovie, Musée national
Witold Wojtkiewicz, Les labours, 1905, huile sur toile, 57,5 x 96 cm, Varsovie. Musée national.

Retenons de ce tableau le manifeste qui brandit à la fois l’étendard de la révolte et le devoir de son exigeante traduction. Si dans une première étape la restauration identitaire passe par la relecture de la mythologie nationale, elle poursuit son chemin à travers la reformulation des légendes et des mythes, et la recherche de la « polonité » à travers les territoires les plus anciens du pays où subsiste encore intacte toute la richesse de son âme. Zakopane, dans les Tatras, capitale des Carpates polonaises, deviendra un des lieux d’inspiration des intellectuels, des peintres et des sculpteurs. Cependant à l’orée du vingtième siècle, la couleur traditionnelle de ces éléments va s’estomper, la référence folklorique s’effacer pour donner naissance à une peinture plus libre qui sans nier les phases de son émancipation affirmera toute la singularité de son approche dans le traitement du paysage. Notons l’univers hivernal des huiles quasi monochromes de Stanislaw Witkiewicz, la vulnérabilité des champs parsemés d’herbes vacillantes à la limite de l’évanouissement de Jan Stanislawski, la gaieté tragique des clowns de Witold Woitkiewicz ou les nuages de Ferdynand Ruszczyc noyés dans la couleur. À titre de comparaison les peintres baltes dès l’indépendance de leur pays en 1918 empruntèrent des voies similaires révélant toute l’originalité de leur parcours. Si leur présentation à Orsay l’année dernière fut une révélation, les acteurs de la renaissance polonaise devraient à leur tour provoquer un bel éblouissement.

©BR RDDM, 6 janvier 2020 https://www.revuedesdeuxmondes.fr/lirredentisme-polonais/

[1] Peinture d’histoire et patrie perdue, Iwona Danielewicz, in « Pologne 1840-1918. Peindre l’âme d’une nation », éditions Snoeck, Louvre-Lens, 2019, p. 28.

[2] On notera qu’en écho à la diaspora polonaise, le Louvre-Lens présente aussi les photographies de Kasimir Zgorecki qui a documenté la vie des travailleurs émigrés polonais dans le Bassin minier du nord de la France au début du vingtième siècle.

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