MESURE DE LA DÉMESURE

Einstein on the beach, Philip Glass, Robert Wilson, Théâtre du Chatelet, Paris, 2014
Einstein on the beach, Philip Glass, Robert Wilson, Théâtre du Châtelet, Paris, 2014.

 

Avec « Opéra Monde. La quête d’un art total »[1], le centre Pompidou-Metz revient sur l’histoire mouvementée des rapports entre les arts visuels et l’opéra au cours des XXe et XXIe siècles, convoquant  partitions, maquettes, costumes et captations sonores. Pourtant, au lieu de suivre le fil chronologique de cette rencontre fiévreuse, le commissaire de la présentation, Stéphane Ghislain Roussel, a ramassé ce parcours autour de plusieurs thématiques regroupant aussi bien des interprétations différentes suscitées par un même opéra comme la Flûte enchantée de Mozart que des productions qui, en leur temps, provoquèrent une véritable commotion, à l’instar de l’extraordinaire révélation d’Einstein on the beach dans la cour du Palais des Papes lors du festival d’Avignon en 1976. Composée par le quatuor formé par Robert Wilson, Philip Glass, Lucinda Childs et Andy de Groat, l’œuvre, bousculant toutes les habitudes, ouvrait les portes sur l’inconnu tellement le lien entre la musique à refrain de Philip Glass, la chorégraphie aérienne de Lucinda Childs, et les images claires et renversantes de Robert Wilson, sortait de l’ordinaire. La réception d’un tel ovni musical fut comme il se doit polémique, mais il n’est pas exagéré de dire que le public fit là l’expérience de ce que pouvait représenter un art qui, depuis Wagner, s’est toujours voulu total. Cette notion wagnérienne du Gesamkunstwerk[2] a fait les beaux jours du genre sans pourtant éviter une certaine sclérose qui, dans les années 60, poussa Pierre Boulez à réclamer la destruction des maisons d’opéra. Malgré tout, le mythe est toujours au rendez-vous et l’art lyrique contesté pour son élitisme renaît tel le phénix de ses cendres depuis sa naissance italienne, il y a plus de trois cents ans. Cette utopie à l’origine ne réunissait que la danse, la poésie et la musique, le géant de Bayreuth n’admettait la peinture que du bout des lèvres. Or, c’est justement cet apport qui, dès les débuts du siècle dernier, va considérablement changer la donne.

 

Aloïse Corbaz 1886-1963, Grande Cantatrice, craie grasse sur papier, Lausanne Musée cantonnal des Beaux-Arts
Aloïse Corbaz 1886-1963, Grande Cantatrice, craie grasse sur papier, Lausanne, Musée cantonnal des Beaux-Arts.

Le contexte des avant-gardes des années 1910 et 1920, du groupe du Blaue Reiter au Bauhaus, insuffle de nouveaux parti pris, le dialogue entre les arts s’intensifie notablement. Arnold Schönberg (1874-1951) s’intéressant à tous les moyens d’expression  — écriture, peinture, mise en scène, peinture, conception des lumières, scénographie, design — incarne la figure radicale de cette époque dont l’influence sera décisive. La présentation montre notamment des huiles sur toile de son drame musical Die glückliche Hand (La Main heureuse, 1913) réalisées par le compositeur.[3] En aval et presque 100 ans plus tard, on trouve le Tristan et Isolde de Wagner mis en scène par Peter Sellars en 2005 avec la remarquable intervention vidéo de Bill Viola. Les plasticiens ont ainsi contribué au renouvellement de la scène opératique avec une accélération au cours de ces dernières décennies provoquant une effervescence artistique dont la scénographie de Małgorzata Szczęśniak expose les exemples les plus flamboyants. Cette collaboratrice fidèle de Krzysztof Warlikowski, un des plus ébouriffants agitateurs du théâtre lyrique, a installé dès l’entrée du musée, le gigantesque King Kong de L’Affaire Makropoulos, 2007, qui trônait sur le plateau de l’Opéra Bastille. Invitation à la démesure qui donne le ton au trajet conçu comme un labyrinthe dans lequel le visiteur est amené à suivre le fil d’Ariane. Registre pour le moins approprié au geste de cet art fécondé en permanence par le croisement des pratiques artistiques et dont chaque étape du cheminement illustre les contributions de ses multiples acteurs. Il s’agit et pour reprendre le titre d’un des articles du catalogue de rester au plus près de « La manufacture d’un désir partagé » mais qui ne se restreint pas pour autant au lieu du culte lui-même. Car ses amoureux peuvent être éblouis par les chanteurs sans participer à la production. C’est le cas de la Lausannoise Aloïse Corbaz (1866-1964) internée en hôpital psychiatrique durant la moitié de sa vie. Cantatrice contrariée par la maladie, elle a, parmi ses fulgurantes créations, dessiné et peint le monde des divas. Ses héroïnes se nomment Manon Lescaut, Tosca, Marie Stuart… Evidemment, elle n’est pas la seule, d’autres créateurs seront fascinés par l’extravagance opératique. À commencer par Federico Fellini qui, dans le film E la nave va (1983), raconte, à la veille de la guerre de 1914-1918, l’histoire folle des passagers d’un paquebot ramenant l’urne funéraire de leur chanteuse préférée vers sa dernière demeure. À l’autre bout du spectre, peut-on dire, Christoph Schlingensief, cinéaste et homme de théâtre, décédé en 2010, a rêvé et réalisé avec un architecte burkinabé, Francis Kéré, la construction d’un village-opéra au Burkina Faso incluant une école accueillant 500 élèves et un centre de santé. Une manière, en somme, d’ouvrir l’institution à d’autres horizons et d’éviter le contresens de l’importation culturelle pure et dure. Au carrefour des élans multiformes qui l’irriguent, l’opéra, au Centre Pompidou- Metz, apparaît comme la chambre d’écho des soubresauts du monde.

©BR, RDDM Déc. 2019 – Janvier 2020

Photo de couverture, King Kong, L’affaire Makropoulos, 2007, scénographie Małgorzata Szczęśniak.

[1] Centre Pompidou-Metz jusqu’au 27 janvier 2020.

[2] Concept d’œuvre d’art totale

[3] « Arnold Schönberg », in Stéphane Ghislain Roussel, Opéra Monde, RMN-Grand Palais, Centre Pompidou-Metz, 2019, p. 134.

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