L’USAGE DU VIDE

Loin d’agiter le miroir aux alouettes du lâcher-prise, tant vanté par les papes du marketing et les adeptes de la conscience profonde, Romain Graziani préfère lire et relire les philosophes chinois pour lesquels le vide n’a rien de creux. Attitude d’autant plus cruciale qu’il est question de l’action et que l’auteur se préoccupe moins de l’idée du vide que de son usage, laissant la poudre aux yeux de la seule vacuité aux gourous du bien-être. Enfin, précisons que le livre refuse d’opposer l’Europe à la Chine et que, contrairement aux truismes trop souvent évoqués, les ponts existent entre les deux univers. Il est notamment rafraichissant de voir citer L’Homme sans qualités de Robert Musil aux côtés des chapitres iconoclastes du Zhuāngzĭ, sans doute composés aux alentours du IVe siècle avant notre ère. L’essai s’intéresse en particulier à ces états hautement désirables, tels la sérénité, l’endormissement, la grâce du mouvement fluide qui se dérobent aussitôt qu’on les recherche activement. Plus on s’évertue à provoquer délibérément le sommeil, plus il nous fuit. L’effort a ses limites et la répétition entêtée conduit à l’échec. Paradoxe envoûtant que nous nous efforçons de résoudre par encore plus d’obstination mais sans résultat probant. On peut aussi prendre la tangente, comme  Glenn Gloud, qui avait une façon bien à lui de se préparer au stress du récital. Au lieu de revenir constamment sur un passage d’une sonate de Beethoven sur lequel il trébuchait, il se mit au contraire à l’exécuter au beau milieu d’un chaos sonore : radio à fond, télévision hurlante, aspirateur en marche. Ruse qui lui permit d’échapper « au piège de la rumination réflexive constatée et redoutée » et donc de franchir l’obstacle sans heurt. Pour les penseurs taoïstes, il ne sert à rien d’affronter le problème directement mais il faut  plutôt associer le non vouloir à la volonté par des exercices de distraction volontaire. Il serait vain, en effet, de se croire propriétaire de son art, d’être en somme trop averti de son talent car il vaut mieux, pour bénéficier de ces états optimaux, se connaître certes et en même temps savoir s’ignorer.

©BR, RDDM, Déc. 2019-Janv. 2020, L’usage du vide, Romain Graziani, NRF, 272 p.

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