FÉLIX FÉNÉON L’ÉCLAIREUR

Le musée de l’Orangerie retrace avec bonheur le parcours trop longtemps ignoré de celui qui, à Paris au début du vingtième siècle, fut l’éminence grise de la modernité

1. Paul Signac, opus 217. Sur l'émail d'un fond rythmique de mesures et d'angles, de tons et de teintes, portait de M. Félix Féneon en 1890
Paul Signac, Opus 217. Sur l’émail d’un fond rythmique de mesures et d’angles, de tons et de teintes, portrait de M. Félix Féneon en 1890, 1890, huile sur toile 73, 5 x 92,5 cm, New York, The Museum of Modern Art, anc. coll. Félix Fénéon

Nous avions déjà eu un aperçu, cet été, du parcours fébrile de Félix Fénéon (1861-1944), impénitent bourlingueur des arts, au musée du quai Branly-Jacques Chirac. Le second chapitre s’amorce à peine au musée de l’Orangerie [1] sans parvenir semble t-il à épuiser le sujet. Car le personnage doté de multiples facettes – successivement employé au ministère de la Guerre, chroniqueur compulsif, critique d’art, revuiste patenté, directeur de galerie, collectionneur passionné, anarchiste de surcroit – reste et, c’est un euphémisme, insaisissable. D’autant qu’on le soupçonna d’avoir participé à la préparation de l’attentat du restaurant Foyot. Brièvement emprisonné, il fut cependant relaxé faute de preuve. Un halo de mystère entoure l’homme qui ne prisait guère d’être sous les feux des projecteurs et qui, profitant de l’ombre propice des coulisses, fut en quelque sorte l’éminence grise de son temps. Ami et découvreur de Georges Seurat, promoteur infatigable de Paul Signac, Henri-Edmond Cross, Albert Marquet, Henri Matisse, Félix Vallotton, Pierre Bonnard, des futuristes italiens comme de Kees van Dongen… à l’époque où, de 1906 à 1924, les propriétaires de la galerie Bernheim-jeune lui laissèrent carte blanche pour signer les artistes de son choix.

Le collectionneur des arts lointains

Activité qui ne l’empêcha nullement d’écrire en son nom ou sous de multiples pseudonymes, de préparer les catalogues de ses expositions, de soutenir par des achats personnels les peintres qu’il appréciait et de commencer, parmi les premiers, au tournant du vingtième siècle, une fabuleuse collection d’art africain et océanien. Guillaume Apollinaire reconnaissait, en la matière, l’audace de ses choix. Ajoutons que contrairement à ses contemporains abusant de l’expression « « art nègre » un mot scandaleux à ses yeux, celui, que Jean Paulhan appelait F.F, parle plutôt des « arts lointains ». Heureuse formule qui lui évite de recourir à l’étiquette méprisante d’un primitivisme supposé, catégorie par laquelle on renvoie les sculptures africaines ou océaniennes aux balbutiements d’un soi-disant progrès artistique. À sa mort, la collection accumulée dans son appartement exigu comprenait quelque 1200 numéros où parmi Seurat, Matisse, Signac, Bonnard, Max Ernst on trouve plus de 400 pièces composant le superbe paysage des arts lointains. Depuis ses acquisitions, la réalité économique a bien changé et le marché s’est engouffré dans la brèche. Une statuette Fang du Cameroun lui ayant appartenu s’est récemment vendue aux enchères, plus de quatre millions d’euros, pulvérisant tous les records du genre. Comment aurait-il perçu cet affolement financier ? Nul ne le sait, mais le prix de vente n’a pas subitement transformé cet objet en tiroir caisse. Le chef-d’œuvre existait bel et bien avant cet orage monétaire sans toutefois oublier que son appréciation est liée au goût de F.F autant qu’à sa personnalité.

 

3. Coupe céphalomorphe, Kuba, République démocratique du Congo, XIXe siècle - début XXe, bois, Troyes, musée d'art moderne, anc. coll. Félix Fénéon
Coupe céphalomorphe, Kuba, République démocratique du Congo, XIXe siècle – début XXe, bois, 28 x 20 x 13 cm, Troyes, musée d’Art moderne, anc. coll. Félix Fénéon

L’œil du dandy-polygraphe

En effet, on peut additionner toutes les casquettes de notre polygraphe, or sa vie ne se réduit pas à la somme de ses vibrionnantes activités mais à l’orientation qu’il leur donne, à ce mélange de réserve, de fantaisie et d’exactitude qui le caractérisait. Ses proches notaient son allure de dandy, son impeccable discrétion. Nulle modestie, seulement le souhait de se mettre à l’écart du brouhaha, de court-circuiter le bavardage, de creuser tranquillement le sillon de ses enthousiasmes. Ses nouvelles en trois lignes condensant les faits divers de l’année 1906, écrites pour un quotidien au fil d’une intervention de quelques mois au Matin, témoignent de l’humour narquois et ravageur de sa tournure d’esprit. On ne résiste pas au plaisir de citer un échantillon de cette prose ciselée au lance-pierre : « C’est au cochonnet que l’apoplexie terrassa, à 70 ans, M. André, de Levallois : sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus ».[2] Ça va vite, la partie s’achève avant même que le jeu ne finisse. C’est peut-être bien le coup d’avance du joueur qui ébahit ses interlocuteurs. N’hésitant pas à admirer ce styliste hors pair qui n’a toujours fréquenté que l’arrière-scène laissant vacant le siège de l’éventuel rival. Est-ce une des raisons pour lesquelles on l’estime? Quand Félix Vallotton le représente, il le montre à sa table de travail drôlement penché en avant, absorbé par sa tâche de rédacteur en chef de la Revue Blanche, poste qu’il occupa une petite dizaine d’années avant de présider aux destinées de Bernheim-Jeune. Notons pour mémoire que les bureaux de la revue attiraient aussi bien Alfred Jarry, Paul Valéry, Oscar Wilde, qu’Henri de Toulouse-Lautrec, bref, la fine fleur de l’intelligentsia de la toute fin du XIXe siècle. Une caricature de Bonnard le représente au siège de la revue très concentré au beau milieu de cette avant-garde littéraire dont il était l’éclaireur silencieux et le passeur efficace. On le voit peint par Théo van Rysselberghe (1903) assister à une lecture d’Emile Verhaeren accompagné d’André Gide, de Maurice Maeterlinck et consorts, debout, à la fois proche et lointain. Son portrait par Paul Signac, en 1890, capte déjà cette attitude distante où, de profil, un cyclamen à la main, le frac et la cane de l’autre, il apparaît, silhouette longiligne, sur un fond géométrique coloré et tourbillonnant. Le retrait, la générosité et le mouvement, ces manières d’être et d’agir auront marqué son itinéraire. Toutefois, elles sont au service d’une sensibilité affutée.

Le promoteur du néo-impressionnisme

4. Georges Seurat, Baigneurs à Asnières, 1884, National Gallery, London, anc. coll. Félix Fénéon
Georges Seurat, Une baignade à Asnières, 1884, huile sur toile, 202 x 301 cm, National Gallery, London, anc. coll. Félix Fénéon

Inventeur du terme néo-impressionnisme définissant les successeurs de Monet, et appliqué à ses artistes fétiches, notamment le trio Seurat-Signac-Cross, F.F tient certes compte de l’émergence du pointillisme. Toutefois, il n’en chante pas les louanges outre mesure, il s’intéresse avant tout au point de vue qui nourrit la démarche. Les toiles de Seurat que ce soit Une baignade à Asnières ou Un dimanche à la Grande Jatte expriment l’importance accordée à la «nature dans son caractère permanent ».[3] Et effectivement, loin du charme de l’éphémère cher aux impressionnistes, les promeneurs de la Grande Jatte et les baigneurs d’Asnières apparaissent solitaires, figés dans l’éternité de leurs réflexions, arrêtés pour toujours dans leurs rêveries. Plus rien de transitoire donc et pour s’en convaincre, c’est facile, puisque l’Orangerie abrite Les Nymphéas de Monet abimés dans l’enchevêtrement des flux aquatiques. Aussi suffit-il juste de leur rendre visite. Voilà une expérience qui aurait réjoui Félix Fénéon qui, tout au long de son existence, a accueilli avec ferveur le risque de l’inattendu. Et c’est tout le mérite de cette exposition que de faire (re)découvrir cet explorateur de l’œil.

©Bertrand RAISON / https://www.revuedesdeuxmondes.fr/felix-feneon-leclaireur/

[ 1] « Félix Fénéon. Les temps nouveaux, de Seurat à Matisse », au Musée de l’Orangerie, jusqu’au 27 janvier 2020. Cette exposition sera reprise au MoMA de New York du 22 mars au 25 juillet 2020.

[2] «Écrivain à façon » in Éric Dussert et Philippe Oriol, sous la direction d’Isabelle Cahn et Philippe Peltier, Félix Fénéon. Critique, collectionneur, anarchiste, les musées d’Orsay, de l’Orangerie et du quai Branly-Jacques Chirac, 2019, p. 151. Voir à ce sujet « Les nouvelles en trois lignes » aux éditions Libretto, n° 644, 2019.

[3] Félix Fénéon, « Calendrier de septembre », La Revue indépendante 9, n° 24, octobre 1888 in Felix Fénéon. Critique, collectionneur, anarchiste, op.cit. p. 71.

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