LA PRÉHISTOIRE, UN PASSÉ SI MODERNE

Le Centre Pompidou, en réinscrivant le parcours de l’art moderne sous l’horizon de la vie artistique du fond des âges, ouvre les avant-gardes au souffle des temps immémoriaux.

2. Giovanni Anselmo 300 millions d'années, 1969
. Giovanni Anselmo, Trois cents millions d’années, 1969. Ampoule électrique recouverte d’un morceau de tôle et fixée à un bloc d’anthracite par un fil métallique. Musée d’art moderne de la ville de Paris

L’un des points saillants de la présentation du Centre Pompidou[1]consiste justement à sortir de la zone de confort de la seule histoire de l’art pour regarder ailleurs vers d’autres territoires qu’elle-même en interrogeant d’autres disciplines, ici l’archéologie, la paléontologie… En l’occurrence, il s’agit de suivre la référence à la préhistoire qui, depuis sa découverte au milieu du XIXesiècle, imprègne en filigrane l’art moderne tout en s’infiltrant dans nos manières de penser et en s’immisçant allègrement dans les sagas cinématographiques de Godzilla à Jurassic Park. Bien sûr, on savait plus ou moins que Picasso s’intéressait de très près au bestiaire de la grotte d’Altamira, que Giacometti était fasciné par les monolithes et que d’autres encore, artistes anglais ou américains, de Henri Moore à Robert Smithson, seront éblouis par cette vie artistique venue du fond des âges. Seulement ce rappel du passé n’avait jamais fait l’objet d’une tel examen.

La terre sans les hommes

De par son irruption, l’invention de la notion de préhistoire aux alentours des années 1860 a tout d’un coup de tonnerre révélant subitement l’énormité de la faille temporelle nous séparant de nos prédécesseurs. Alors que nous mesurions sagement en milliers d’années, avec la bénédiction de la Bible, les débuts de nos premiers pas, si ce n’est de la création du monde, la mise au jour d’une hache incrustée dans les couches sédimentaires (1859) où se trouvaient des fossiles d’animaux disparus allait bouleverser toutes les estimations. Or si les siècles indénombrables décrivent désormais l’horizon de notre présence, il faudra aussi compter avec la géologie qui annonce l’immensité de notre absence en millions d’années bien avant notre timide apparition. Un éblouissement confirmé par l’art pariétal qui, au début du XXesiècle, questionne brutalement toute idée de continuité esthétique en mettant à mal la longue marche du progrès en art. D’ailleurs, on ne voudra pas croire à l’authenticité des dessins d’Altamira, on attendra vingt ans après sa première exploration, en 1879, pour s’en convaincre. Etonnement compréhensible car jusqu’au XVIIIesiècle on considérait encore les silex taillés comme des pierres de foudre opportunément apportées par l’orage. Il y a donc de quoi être déconcerté puisque pareille stupeur nous habite encore.

L’art moderne à la confluence de la préhistoire

3. Yves Klein Anthropométrie -ANT 84, 1960
Yves Klein, Anthropométrie -ANT 84, 1960, Pigment et résine synthétique sur papier marouflé sur toile. Musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice

Cet évènement est d’autant plus saisissant que son surgissement coïncide avec la révolution industrielle qui nous aura fait entrer dans un nouvel âge géologique dont nous commençons à sentir les conséquences sans compter l’émergence de la psychanalyse fouillant d’autres abysses. Et parallèle encore plus formidable, la naissance de l’art moderne survient exactement dans cette période où nos débuts s’inscrivent définitivement dans l’arrière-plan d’un éloignement incommensurable. Cézanne peignant La montagne Sainte-Victoire vue des carrières de Bibémus(1898-1900), en s’appuyant sur les récits d’un ami géologue, creuse à sa manière l’assise de ces sols d’où surgissent les roches pliées par « les temps antéhistoriques »[2]. De son côté, Yves Klein avec ses anthropométries renouvelle le geste des premières empreintes sur les parois des abris souterrains, recueillant ainsi la mémoire de la main au contact de la matière.

Un passé si neuf

1. Paul Cézanne, La montangne St Victoire
Paul Cézanne, La montagne St Victoire, vue des carrières de Bibémus, 1898-1900, huile sur toile, Baltimore Museum of Art, The Cone collection

Tant d’autres encore vont sillonner ce carrefour des origines, véritable matrice de l’art dont les significations nous échappent toujours. Outre de se manifester à un moment privilégié où s’entrecroisent simultanément des facteurs économiques et socio-culturels, l’invention de la préhistoire ne se contente pas de faire reculer la chronologie, elle va aussi se révéler particulièrement paradoxale pour ne pas dire radicale. En effet l’ancienneté dont elle brandit le drapeau ne se couvre pas de poussière pour autant, elle construit au contraire du nouveau. Giacometti juge son œuvre « pas plus avancée que ses contemporains d’élection, l’homme des Eyzies et l’homme d’Altamira »[3]. Il ira plus loin, soutenant que le réel n’a été « qu’effleuré depuis la Vénus de Lespugue » trouvée en 1922. Quant à Picasso, citant Lascaux, il confie à Georges Bataille que « l’on n’a jamais fait rien de mieux depuis »[4]. Les avant-gardes occidentales, puisque curieusement, ici, l’universalité de la préhistoire se limite à une portion congrue de l’hémisphère nord, ne vont cesser d’opérer un va et vient continuel entre le seuil de nos commencements et la modernité.

[1]« Préhistoire. Une énigme moderne » Centre Pompidou, jusqu’au 16 septembre 2019

[2]« L’épaisseur du temps » in Cécile Debrray, Rémi Labrusse et Maria Stavrinaki, Préhistoire. Une énigme moderne. Centre Pompidou, 2019, p. 21.

  1. « Alberto Giacometti d’après l’art de la préhistoire » in catalogue de l’exposition.Préhistoire. Une énigme moderne. Centre Pompidou, 2019, p. 91.

[4]. Op.cit.

©BR. Revue des Deux Mondes, 2 septembre 2019,https://www.revuedesdeuxmondes.fr/la-prehistoire-un-passe-si-moderne/

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