LE HAVRE DE L’ART (2)

À l’occasion de la troisième édition « d’Un Été au Havre », le musée d’art moderne de la ville consacre son exposition estivale à Raoul Dufy, havrais de cœur et de naissance, dont la carrière s’est déroulée dans l’écho des souvenirs du port normand.

Raoul Dufy, La baignade, 1906 huile sur toile.Coll. particulière
 Raoul Dufy, La Baignade, 1906, huile sur toile. Coll. particulière

Dans la foulée « d’Un Été au Havre », Raoul Dufy (1877-1953) valait bien plus qu’une halte d’autant qu’il est un enfant du pays et que le MuMa (Musée Malraux) de la ville possède l’une des plus importantes collections de l’artiste. Mais plus encore, Le Havre représente pour Dufy une référence constante à laquelle il se rallie, même quand il n’y habite plus. L’exposition se propose d’ailleurs d’examiner les contours de cette obstination.[1] En fait, elle l’accompagne tout au long de sa carrière, et fournit en quelque sorte un terrain d’expérimentations sans cesse renouvelé. Elle nourrit sa géographie intérieure et comme il l’indique : « Malheur à l’homme qui vit dans un climat éloigné de la mer. Le peintre a besoin d’avoir sans cesse sous ses yeux une certaine qualité de lumière, un scintillement, une palpitation aérienne qui baigne ce qu’il voit…

On retrouvera dans toute l’œuvre cette qualité de frémissement que l’on peut attribuer au milieu marin mais qui ne serait rien sans l’activité portuaire. L’effervescence des quais le suivra toute sa vie et quitte à se reporter à une autre citation on ne résistera pas à celle-ci, extraite d’un entretien accordé au critique d’art René Barotte : « J’ai passé ma vie sur le pont des navires […] Je respirais tous les parfums qui sortaient des cales. À l’odeur, je savais si un bateau venait du Texas, des Indes ou des Açores et cela exaltait mon imagination. J’étais transporté par le miracle de la lumière des estuaires seulement comparable à celle que j’ai trouvée à Syracuse. Jusque vers le 20 août, elle est radieuse, ensuite elle prend des tons de plus en plus argentés. »[2] Dufy se souvient ici des quatre années passées comme commis pour une maison d’importation de café brésilien.

Ces déclarations n’ont rien d’anecdotique, elles fournissent le cadre de sa formation artistique tout autant que de son apprentissage dans la cité normande et à Paris. Elles parlent du paysage et de la couleur, de la respiration des rivages sous la houle et de la diffusion de la clarté selon les saisons et les heures. Bien sûr, inutile d’éluder le contexte de l’histoire de l’art. Impossible de mettre entre parenthèses ce compagnon de route de l’impressionnisme de Boudin et de Monet, deux havrais de passage comme lui, on n’ignorera pas davantage l’influence de Matisse et le coup de force de Cézanne dans sa volonté d’organiser un tant soit peu la palette tremblée des impressionnistes. Le parcours de l’exposition adopte le choix de la chronologie des périodes, mais rien n’oblige à prendre cette option car les influences ne se succèdent pas benoîtement à la queue leu-leu. Elles se croisent, s’affrontent et mûrissent sans forcément respecter une progression linéaire.

La turbulence des couleurs

Aussi on prêtera attention aux années 1906-1910, ce moment où l’univers de Matisse et de Cézanne rencontre celui de Dufy. D’un côté donc un espace plus ouvert à l’imaginaire et de l’autre un désir de construction. Autrement dit, le moment aussi où le peintre s’affranchit de ce qu’il voit pour tourner autour de sa propre réalité. Pour donner un contenu concret à ce carrefour, retenons : La plage du Havre et la villa maritime, 1906, La Baignade, de la même année, une toile de 1907 Les Pêcheurs à la ligne sur la digue nord du Havre, auxquelles on oppose pour les besoins de la démonstration, Le port du Havre, 1910 saisi sous un ciel hachuré, de facture beaucoup plus stricte mais tout aussi remuant. Les trois premières dépeignent l’agitation balnéaire dont on perçoit d’autant mieux l’excitation qu’elle a lieu face à la ligne statique des villas, des personnes sur l’estacade regardant les baigneurs ou des promeneurs indifférents de la digue.

Raoul Dufy Les pêcheurs à la ligne sur la digue nord du Havre. 1907. Huile sur toile. Coll. particulière
 Raoul Dufy, Les Pêcheurs à la ligne sur la digue nord du Havre, 1907, Coll. Particulière

Une mise en scène qui permet d’accentuer l’ébullition en créant un contraste presque conflictuel au point que dans le cas de La plage du Havre, on peut croire à la présence de deux tableaux distincts. Solution qui sera reprise bien plus tard, quelques années avant sa mort dans Le Cargo noir aux jetées blanches, 1949 où la toile, divisée en trois séquences, favorise la coexistence de plusieurs niveaux de perception dans un mélange très ordonné. Que ce soit sur la fin ou 40 ans plus tôt, on suit à la trace cette palpitation dont il parlait et qui emporte ses paysages.

Son intensité ne dépend pas exclusivement de la foule des plagistes, tel ce baigneur au premier plan de La Baignade qui s’improvise en chef d’orchestre des nageurs et des plongeurs. Elle dépend aussi de la turbulence des couleurs se glissant dans les maillots, les chapeaux, les ombrelles et les drapeaux. Elle émerge encore en l’absence de tout rassemblement, pour preuve ces pêcheurs solitaires de la digue dont la vitalité se remarque au fléchissement formidable de leur canne à pêche dont l’écho se répercute jusque dans le balancement du petit thonier à l’approche. En tressant la mémoire des lieux de l’enfance le motif havrais fonctionne comme un filtre permanent à travers lequel le peintre travaille le jeu sans cesse recommencé de la vie des formes et des ombres.

©BR / RDDM

 [1] « Dufy au Havre » MuMa Musée d’art moderne André Malraux, Le Havre jusqu’au 3 novembre 2019.

[2] « La formation de Raoul Dufy au Havre » in Annette Haudiquet, Sophie Krebs, Clémence Poivet-Ducroix, Michaël Debris, Nadia Chabli, Raoul Dufy au Havre, MuMa, mare & martin, 2019, p. 35.

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