L’AUTRE VISAGE DES ESTAMPES JAPONAISES

Loin des clichés et des préjugés concernant le Soleil Levant, la Fondation Custodia ouvre la porte sur un univers surprenant dont nous ignorions en grande partie l’existence

L’estampe japonaise, pour être plus explicite, la gravure sur bois en provenance du Soleil Levant ne se limite pas aux grandes figures populaires du XVIIIe et XIXe siècles que furent Hiroshige, Utamaro et Hokusai. Le XXe siècle ne fut pas moins prolifique, sauf que ce développement s’est déroulé à notre insu. Nuançons, disons que les Etats-Unis représentaient un débouché relativement important pour les artistes graveurs de l’archipel dès l’entre-deux-guerres, ce qui ne fut pas le cas de l’Europe. Ce retard grosso modo persistera en partie. Mais rien n’est perdu, tout un chacun peut désormais réparer cette lacune en contemplant les œuvres, réalisées entre 1900 et 1960, réunies par Elise Wessels, dans un musée qui leur est consacré à Amsterdam et dont la Fondation Custodia nous offre un aperçu substantiel.

La différence de l’estampe moderne

Il suffit donc de se rendre rue de Lille, à Paris, pour changer de perspective, prendre rendez-vous avec l’inconnu et découvrir un pays qui affronte une toute autre réalité que celle vécue par les trois maîtres cités précédemment et loin, très loin même, de l’exotisme de nos représentations. Replié sur lui même pendant quasiment trois siècles, le Japon ouvre ses frontières, en 1868, à l’instar des autres nations et, à peu près au même moment, s’engage à marche forcée vers la modernité. Effectivement les références classiques n’ont plus cours : la féodalité, les samourais, et les geishas s’effacent progressivement, d’autres comportements apparaissent. Les moga et les mobo,[1] à savoir les femmes modernes et leurs contreparties masculines, sur fond de transformations urbaines et sociales, tiennent désormais le haut du pavé, difficile de les croquer comme autrefois.

 

2. Yamamura Koka (1885-1942) Danse à l'hôtel New Carlton, à Shanghai, 1924, gravure sur bois 41,2 x 28, cm. Coll. Elise Wessels
Yamamura Kōka (Toyonari)(1885-1942) Danse à l’hôtel New Carlton, à Shanghai, 1924, gravure sur bois 41,2 x 28,4 cm. Coll. Elise Wessels. Nihon non hanga, Amsterdam.

Les spécialistes distinguent deux catégories qui émergent au début du XXe siècle, soit le shin hanga (l’estampe nouvelle) et le sōsaku hanga (l’estampe créative). La première prend le relais des grands prédécesseurs et tient fermement en main l’équation de sa production soit : l’artiste, le graveur, l’imprimeur et l’éditeur. Quant à la seconde plus influencée par la vague occidentale qui se déverse sur l’île, plus individualiste aussi, souhaite que l’artiste ne laisse à personne le soin de prendre en charge son dessin. Pareille distinction opposerait une création plus conventionnelle à une réalisation plus moderne. Il est vrai que le shin hanga peut se classer en quatre genres : paysages, portraits de femmes, d’acteurs et enfin les fleurs et les oiseaux, alors que l’opération se révèle plus périlleuse pour le sōsaku hanga. Or, ce classement dit davantage de choses sur la chaîne technique des différents intervenants que sur le contenu des réalisations échappant par principe à cet étiquetage.

Un distinguo au demeurant fragile puisque les partisans du sōsaku hanga n’hésitent pas à déléguer leur savoir-faire à un graveur. La seule différence finalement dépend du mode de diffusion. À cet égard, la commercialisation du shin hanga a connu un vif succès au Japon comme aux Etats-Unis, des années 1920 aux années 1940, grâce à l’entregent d’un imprimeur-éditeur particulièrement entreprenant Watanabe Shōzaburō (1885-1962) dont l’entreprise existe toujours aujourd’hui et qui fut à l’origine de la création de la nouvelle estampe. Faute d’entrepreneur de cette trempe, la reconnaissance du sōsaku hanga sera plus tardive.

La musique de l’inédit

Mais entrons dans le vif du sujet. Le plus émouvant dans cette sélection de quelques 200 œuvres, c’est la double confrontation de chaque artiste à son propre héritage et au déferlement culturel des informations venues d’Occident. C’est notamment le cas de cette estampe de Yamamura Kōka (1885-1942), Danse à l’hôtel New Carlton à Shanghai, 1924, qui montre deux femmes attablées dégustant leur martini et tournées vers les couples qui dansent à l’arrière-plan. Un parfum d’Art nouveau flotte sur la scène et pourtant elle n’a rien d’une pâle copie, bien au contraire. Tout dans ce « Paris de l’Orient » qu’était à l’époque la ville chinoise évoque la modernité du lieu. Elle s’incarne dans les motifs décoratifs des vêtements, dans l’autonomie des corps et des attitudes. La mode est reconnaissable mais la musique qui en émane s’éloigne de nos réflexes habituels. La force de l’image réside dans l’étrangeté d’un air, en somme familier, mais composé de notes inédites.

1. Onchi Koshiro (1890-1955) le plongeon, 1932, gravure sur bois,79, x 31, cm. Coll. Elise Wessels

Les gravures les plus fascinantes témoignent toutes de cette tension, de cet écart assumé entre l’identifiable et le méconnaissable. L’œuvre gravée de Kawanishi Hide (1894-1955) constituerait, sans aucun doute, l ‘exemple d’un artiste qui gère ce passage entre les deux rives. On peut aussi affirmer qu’il choisit de rester au milieu du gué tant il a développé un vocabulaire particulier. Son Début d’été sur la jetée, 1931, accumule des contours à peine esquissés par des taches de couleurs donnant l’impression d’un mouvement constant. Rien de fixe dans ce paysage urbain où la foule se presse entre les immeubles et les bateaux. D’autres préfèrent le calme rêveur de la nature mais, là encore, le décalage persiste, la vue du port de Kami par Sakamato Hanjirō, 1918, estompe tous les détails au point de vider le site de tout contenu précis. Juste quelques rochers, l’étendue maritime et la courbe du rivage subsistent. On pourrait multiplier les citations, elles iraient dans le même sens. Estampes nouvelles ou créatives, même combat, les unes comme les autres ignorent ces lignes de démarcation pour n’offrir que leur capiteuse singularité.

Bertrand Raison

3. Sakamoto Hanjiro (1882-1969) Vue du port de Kami Genkainada, 1918, gravure sur bois, 18,1 x 25 cm. Coll. Elise Wessels.
Sakamoto Hanjirō (1882-1969) Vue du port de Kami, Genkainada, 1918, gravure sur bois, 18,1 x 25 cm. Coll. Elise Wessels. Nihon non hanga, Amsterdam.

Vagues de renouveau. Estampes japonaises modernes (1900-1960). Fondation Custodia, 121 rue de Lille, 75007 Paris. Jusqu’au 6 janvier 2019

[1] Abréviations de modan gaaru, et de modan boi, cf. « Les estampes japonaises du début du XXe siècle : vagues de renouveau, vagues de changement », in Chris Uhlenbeck, Amy Reigle Newland, Maureen de Vries, Vagues de renouveau. Estampes japonaises modernes 1900-1960, Fondation Custodia, 2018, p. 28. Le catalogue comportant les œuvres et les biographies des artistes de l’exposition est une vraie bible pour qui veut pénétrer l’univers foisonnant de la gravure japonaise moderne.

Image à la une : Kawanishi Hide (1894-1965) Juin-Début d’été sur la jetée, 1931. Série. Scènes de Kobe en douze mois. Gravure sur bois. Coll. Elise Wessels. Nihon non hanga, Amsterdam.

L’autre visage des estampes japonaises

 

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s