LES ÉCRITURES DESSINÉES DE GEORGES FOCUS

Réduite aux ténèbres de la folie et de l’oubli depuis le XVIIe siècle, l’œuvre de Georges Focus resurgit au grand jour, à l’occasion de la première exposition qui lui est enfin consacrée

 

focus italie
Georges Focus (1644-1708), Paysage d’Italie avec des bergers.

Etre oublié pendant trois siècles, voilà ce qui est arrivé à Georges Focus, peintre sous le règne de Louis XIV, de l’Académie royale de peinture et de sculpture. On sait très peu de choses de lui. Sa date de naissance à Châteaudun, aux alentours de 1644, reste imprécise, et son patronyme ne convainc pas entièrement les spécialistes. Un parcours en dents de scie dans lequel émergent la formation, le voyage en Italie, l’entrée à l’Académie, en 1675, et l’internement quelques années plus tard.  Mais, là encore, les informations sont lacunaires, son tableau de réception comme peintre de paysage a disparu ainsi que la plupart de ceux qu’il fit avant son admission à l’asile d’aliénés, dit des Petites Maisons, qui existait alors en lieu et place de l’actuel square Boucicaut à Paris.

Ce séjour demeure lui aussi mystérieux, bien que l’on sache que les quelque cent feuilles, qui aujourd’hui seulement lui survivent, remontent à cette période. Selon les renseignements dont on dispose, il y était entre 1693 et 1695 mais l’on ignore quand il y entra et s’il y mourut en 1708. Il revient donc vers nous entouré de l’aura de sa folie qui ne saurait servir d’explication, loin s’en faut, comme si un aspect de la psychologie pouvait, à lui seul, donner la clé de toute une trajectoire. Ses contemporains, d’ailleurs, étaient plus frappés par l’extravagance de ses dessins que par sa démence. En fait, Focus jouissait, semble-t-il, du statut particulier des « insensés de condition » car un bienfaiteur inconnu (un proche, la famille ?) fournissait le matériel dont il avait besoin pour travailler et s’acquittait du prix du logement.

4. Le portrait de Focus
Le portrait de Focus. Pierre noire et plume, encre brune. Bande de papier rajoutée en partie supérieure. Verso : texte de Focus. Paris, collection particulière.

Le corpus exposé provient du fonds détenu par la bibliothèque de l’université d’Edimbourg et de la collection parisienne qui forment à eux deux les 135 numéros du catalogue. D’emblée la cohérence du projet impressionne. Les dessins à l’encre brune sont réalisés sur un format vertical quasi identique.  Surchargés à l’extrême, ils se présentent au recto sous le double aspect du texte et de l’image, à ce détail près que le contenu des phylactères ne se contente pas de décrire ce que l’on voit. Quant au verso envahi par l’écriture, il laisse libre cours aux jeux de mots et aux assonances les plus variées dans un élan dadaïste avant la lettre. En même temps que le dessinateur-narrateur livre des éléments de sa biographie, il se représente en témoin du spectacle de sa vie. On le trouve dans un coin de la feuille nimbé de son auréole, accompagné de son oiseau fétiche mais il peut tout aussi bien se prendre au fil du récit pour Louis XIV, le Christ ou le Dauphin.

2. FOCUS LA CHUTE
La chute de Focus. Facsimilé d’un dessin à la pierre noire et plume, encre brune. Bibliothèque de l’Université d’Edimbourg.

Son enfermement coïncide avec un changement complet d’orientation, délaissant le paysage, il se consacre uniquement à la peinture d’histoire, c’est-à-dire au genre noble par excellence, la catégorie reine de l’Académie. Toutefois, Focus se débarrasse tranquillement des codes en vigueur en juxtaposant la grande histoire à la sienne. Il construit le roman de sa vie qu’il entrelace à la culture du Grand Siècle dans un mélange cavalier ou le grotesque côtoie la pompe classique. La planche intitulée La Chute de Focus, le montre tombant tête la première au deuxième sous-sol d’une cave que l’on aperçoit en coupe. Tout s’organise autour d’une série d’oppositions entre le haut et le bas, les étages supérieurs des bâtiments sur rue et la partie souterraine, entre la très aérienne Renommée qui, sur ses nuages, trompette à la bouche, propage la bonne ou la mauvaise nouvelle et le très terrien vieillard qui, assis, tisonne un brasero et, enfin, entre le Paris du Pont-Neuf où se situe probablement l’action mais pas seulement et la Ville Éternelle citée par le texte rappelant l’incarcération de l’auteur dans une prison romaine.

La notice du catalogue[1]ne manque pas de signaler que si la figure du temps, à l’aide de son soufflet, active les braises, elle fourgonne le nom même de Focus qui, en latin, désigne le feu et le foyer. On pourrait continuer le jeu des allusions, en soulignant que les barriques de la cave sont aussi là pour signifier son ivresse, sa passion du coq à l’âne ainsi que les accidents provoqués par son goût pour la boisson qu’il mentionne à plusieurs reprises. Georges Focus assimilait son travail à l’univers des écritures dessinées. Si l’expression, comme toujours, n’est pas à prendre à la lettre, elle l’emporte vers le comique de Molière et de la littérature populaire et triviale du Virgile Travestide Paul Scarron dont il a repris, à sa manière, quelques scènes burlesques.  A mille lieues des hiérarchies établies, le trait de Focus fait résonner le désordre du monde.

Bertrand Raison

Georges Focus La folie d’un peintre de Louis XIV. Palais de Beaux-Arts. 13, quai Malaquais 75006 Paris. Jusqu’au 6 janvier 2019.

[1]Catalogue de l’exposition, Georges Focus. La folie d’un peintre de Louis XIV, sous la direction de Emmanuelle Brugerolles avec la collaboration de Marianne Cojannot-Le Blanc et Christian Michel, Beaux-Arts Paris éditions, 2018, p. 138.

Les écritures dessinées de Georges Focus

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