LE THÉÂTRE DE LA CRUAUTÉ DE PAULA REGO

Sur les toiles de Paula Rego les animaux et les hommes face-à-face racontent les histoires suaves et féroces du monde

Paula Rego, reconnue tant au Portugal, son pays natal, qu’en Angleterre, là où elle réside et travaille, reste encore largement une inconnue dans nos terres hexagonales. On peut espérer que la première exposition française que lui consacre le musée de l’Orangerie corrige cette regrettable lacune. Née en 1935, formée dans le Londres des années 50, elle prend la suite des jeunes contemporains qui, comme David Hockney ou Ron Kitaj, brocardent le puissant dogme de l’abstraction en lorgnant sans complexe du côté de la figuration.

1. Paula Rego, l'Atelier
Paula Rego : les personnages de l’atelier

En ce qui la concerne, elle racontera des histoires par le biais de la peinture, du pastel et de maquettes qui, dans son atelier, prennent la forme de drôles de personnages de plâtre ou de papier mâché inspirés des contes de Grimm, des albums de Benjamin Rabier, des masques grimaçants de James Ensor ou des visions hallucinées d’Odilon Redon. La conteuse exilée d’un Portugal sous dictature, replié dans un XIXe siècle catholique, patriarcal et conservateur jusqu’en 1968, se nourrira de son adolescence convoquant au chevet de la table de ses cauchemars, les fantasmagories d’un Goya ou d’un Daumier pour en dresser les contours vacillants et secrètement inquiétants.

2. Paula Rego, War, 2003, pastel sur papier monté sur aluminium. London Tate
Paula Rego, Three blind Mice II, 1989. Gravure à l’eau forte et aquatinte, 21, 1 x 22, 6 cm. Londres, Marlborough Fine Art.

Ses tableaux apparaissent curieusement d’un autre temps, difficilement datables, et pour la plupart d’entre eux uniquement centrés sur des intérieurs clos dans lesquels des femmes sont le plus généralement représentées. A ceci s’ajoute, le recours aux animaux anthropomorphisés qu’elle convie pour explorer dans tous les sens les rapports sociaux. Ce repli vers l’intériorité et la contribution animale lui permettent de se saisir non seulement de l’actualité la plus brûlante mais aussi des événements de sa propre biographie. War, 2003, montre ainsi une petite fille à tête de lapin dans les bras d’un lapin. Paula Rego explique que, particulièrement remuée par la parution dans la presse britannique de la photographie d’une enfant perdue dans les décombres de la guerre en Irak, elle ne pouvait pas traduire cette scène directement. « Une petite fille qui hurle. C’est très difficile de faire ça avec des humains, ça ne fait pas le même effet du tout. Il m’a paru plus vrai de les transformer en bêtes. »[1]

Cette mise à distance lui accorde, notamment dans ses Nursery Rhymes, une totale liberté pour interpréter à sa manière les comptines de nos livres d’enfant conjuguant dans un même élan l’âpreté la plus vive et l’enthousiasme le plus effréné. Le contenu de cette série publiée en 1989, s’adapte parfaitement à la technique de la gravure dont les fonds noirs abritent très exactement les angoisses de la nuit. Les grenouilles, les oies, et les souris dansent au son d’une enfance qui n’a rien d’une bluette à laquelle on la compare trop souvent.

4. Paula Rego, The Family, 1988, acrylique monté su toile. Marlborough International Fine Art
Paula Rego, The Family, 1988, acrylique monté sur toile, 213,4 x 213, cm. Marlborough International Fine Art.

Même dans ses œuvres où les bêtes paraissent absentes, on retrouve la rudesse d’un bestiaire tout entier arrimé à une menace latente, à un moment suspendu. The Family, 1988, expose quatre personnages en attente. Les trois femmes, autour de l’homme assis incapable de se mouvoir, espèrent le miracle de sa survie. Toutefois, même si l’on sait qu’il s’agit du mari de l’artiste atteint d’une maladie incurable, la mise en scène n’en demeure pas moins imprégnée par l’imminence d’un danger débordant du cadre purement familial. Le monde de Paula Rego est ainsi constamment bousculé par l’intranquillité permanente de son théâtre de la cruauté.

Bertrand Raison

Les contes cruels de Paula Rego.Musée de l’Orangerie. Jardin des Tuileries, place la Concorde 75001 Paris. Jusqu’au 14 janvier 2019

[1] Les contes cruels de Paula Rego, in catalogue de l’exposition sous la direction de Cécile Debray, Musée d’Orsay, Flammarion, 2018, p. 22.

Image à la une : Paula Rego, Three blind Mice II, 1989. Gravure à l’eau forte et aquatinte, 21, 1 x 22, 6 cm. Londres, Marlborough Fine Art.

Le théâtre de la cruauté de Paula Rego

 

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