LES AFFINITÉS GÉOMÉTRIQUES DE L’AMÉRIQUE LATINE

Exposition enivrante à la Fondation Cartier où l’on apprend que les artistes latino-américains n’ont pas attendu le XXe siècle pour brandir le drapeau de l’abstraction géométrique.

Ceux qui aiment les comparaisons nerveuses et les traversées aventureuses à l’échelle d’un sous-continent ne seront pas déçus. Surtout quand il s’agit de regarder, à travers le prisme de la géométrie, la production artistique de l’Amérique latine : du Mexique à la Terre de Feu avec une escale à Cuba. Perspective d’autant plus stimulante que le projet ne se borne pas à repérer l’émergence du modernisme à travers l’abstraction sur le modèle occidental. Certes, pas question d’ignorer les allers et retours entre les deux continents et les influences réciproques. A titre d’exemple, il suffit d ‘évoquer Josef et Anni Albers qui, exilés aux Etats-Unis après avoir été démis de leur poste au Bauhaus par les nazis, se sont rendus de nombreuses fois au Mexique, avant la Seconde Guerre mondiale, fascinés par les pyramides précolombiennes.

5.Géométries Sud. Anna Mariani, Xique-Xique, Bahia, Brésil, 1979. Tirage jet d'encre, 20,6 x 30,6 cm. Collection de l'artiste
Géométries Sud. Anna Mariani, Xique-Xique, Bahia, Brésil, 1979. Tirage jet d’encre, 20,6 x 30,6 cm. Collection de l’artiste.

Cela dit, le parcours ne se limite pas, au coup de tonnerre de la révolution abstraite à l’aube du XXe siècle, à la recherche exclusive d’une progéniture acceptable, mais s’intéresse en priorité aux manifestations de la présence du « motif » géométrique depuis le premier millénaire en accueillant aussi bien la culture préhispanique, l’art populaire que l’art contemporain. Aux inquiets, tout de suite effrayés par l’allure salade russe que pourrait leur suggérer une telle proposition, précisons que, sous l’horizon du Nouveau monde, l’étanchéité de ces notions n’a guère de réalité. En effet, elles irriguent la société, affichent une santé éclatante n’étant pas encore reléguées dans le casier désolant des antiquaires et du folklore.

1. Géométries Sud. Façades de bâtiments de Freddy Mamani à El Alto, Bolivie. Photo Tatewaki Nio, Neo-andina, 2015
Géométries Sud. Façades de bâtiments de Freddy Mamani à El Alto, Bolivie. Photo Tatewaki Nio, Neo-andina, 2015

Et puis, raison supplémentaire de se réjouir, le visiteur évite l’exégèse toujours assommante d’une catégorie transformée en concept bouche-trou. Ici, la géométrie, n’a rien d’abstrait, elle se conjugue au pluriel, donc jamais sous son aspect générique. Universelle si l’on veut, mais aussi résolument locale. Si les peintures corporelles des ethnies brésiliennes se réfèrent au rythme des lignes et des courbes, elles répondent à des pratiques spécifiques, à des visions singulières et pas uniquement aux seules exigences esthétiques. Elles traduisent aussi des impératifs sociaux, de statut, de communication. Cette diversité des usages et des moyens explique l’ampleur de la démonstration réunissant 70 artistes et quelque 250 œuvres : photographies, textiles, peintures, céramiques…

La vitalité de ces proximités temporelles s’exprime parfaitement dans les architectures débridées du bolivien Freddy Mamani, lui-même issu de la minorité Aymara. La centaine d’immeubles qu’il a construits, à travers toute la Bolivie, reprend le registre géométrique des cultures amérindiennes. Quant aux couleurs pétaradantes des extérieurs et des intérieurs, elles empruntent aux tonalités des textiles andins comme aux vêtements d’apparat de sa propre communauté. Outre leur pétulance décorative, ces constructions revendiquent très frontalement l’héritage et l’adaptation d’une culture indigène[1] longtemps mise à l’écart par les autorités centrales, des Incas à aujourd’hui en passant par la colonisation espagnole.

D’ailleurs, c’est semble-t-il, le fil rouge qui court dans toute la présentation, cette permanence du passé dans toutes les variations du présent. On le devine et, c’est encore plus surprenant, de part et d’autre du continent entre les photographies des façades peintes de la brésilienne Anna Mariani et l’ornementation de la céramique Nazca (100 av. J.-C. – 700 apr.) du Pérou. Et, toutes proportions gardées, il s’immisce entre ces mêmes vases péruviens aux lignes brisées et la forme des dessins exécutés dans les années 1990 par les artistes Kadiwéu, l’ethnie sud brésilienne dont Claude-Levi Strauss avait déjà, dans Tristes Tropiques, examiné le style curviligne et angulaire de leur peinture corporelle.

4. Géométries Sud. Carmen Herrera, Green and white, 1956, huile sur toile 124,5 x 124, 5 cm. Collection Ella Fontanals-Cisneros Miami,
Géométries Sud. Carmen Herrera, Green and white, 1956, huile sur toile 124,5 x 124, 5 cm. Collection Ella Fontanals-Cisneros Miami.

Au milieu d’une telle effervescence, le mot de la fin appartient peut-être à la cubaine Carmen Herrera qui, en dépit d’une reconnaissance tardive, continue à 103 ans à composer ses peintures sculptures. Son approche « géométrique », si l’on consent à se laisser porter par la turbulence latine, pourrait nous emmener vers la vibration des alignements de pierre des citadelles incas.

Bertrand Raison

Géométries Sud. Du Mexique à la Terre de FeuFondation Cartier, 216, Boulevard Raspail. 75014. Jusqu’au 24 février 2019.

[1] Entretien du 16.11.18 avec Alexis Fabry, co-commissaire de l’exposition avec Hervé Chandès et Marie Perennes.

Image à la une : Géométries Sud. Artiste Kadiwéu, Timotéia. Moraes, Sans titre, 1998. 22,5 x 39 cm. Collection Fondation Cartier pour l’art contemporain. Paris.

Les affinités géométriques de l’Amérique Latine

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