LA PEINTURE BALTE : TERRA INCOGNITA

Quand l’inconnu rime avec l’enchantement, la formule est magique et c’est exactement ce qu’offre le musée d’Orsay en ouvrant ses cimaises aux peintres baltes du siècle dernier

Il n’y a pas de plus belle surprise que de voir surgir l’inconnu. C’est le cas actuellement avec les peintres baltes, et plus précisément avec les artistes du début du siècle dernier assimilés au symbolisme, ce mouvement en partie d’inspiration française qui fut assez international pour s’exporter un peu partout dans le monde, avec bien entendu, à chaque étape géographique, un accueil spécifique. Initié vers la fin du XIXe siècle, il s’étiola au siècle suivant. Précision utile puisque que c’est sous ce label que sont étiquetés les tableaux actuellement accrochés aux cimaises du Musée d’Orsay.

 A part ce regroupement historique, on ne les connaît pas et notre belle histoire de l’art occidental les a passés entièrement sous silence.  Histoire de se rattraper, on leur a attribué une case spécifique celle du « symbolisme tardif », dans le sens où ils auraient, contre toute attente, prolongé la date de péremption d’un courant un brin défaillant au moment où ils s’expriment. Bien sûr, il y a une exception notable qui confirme la règle, il s’agit de Mikalojus Konstantinas Čiurlioniš(1875-1911) plus connu, parce qu’en plus d’être peintre, il est aussi compositeur et chef de chœur. A part lui, et encore, les œuvres présentées par les musées d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie sont de véritables découvertes. Au vu d’une telle profusion, on se demande bien pourquoi il a fallu attendre le centenaire de l’indépendance de ces trois pays pour admirer enfin ce que nous ignorions complètement.

 

3. P.baltes Mikalojus Konstantinas Ciurlionis, 1875-1911, L'été, 1907, Kaunas, musée national des Beaux-arts M.K Ciurlionis
3. Mikalojus Konstantinas Čiurlioniš, 1875-1911, L’été, 1907, tempera sur toile Kaunas, musée national des Beaux-arts M.K. Čiurlioniš.

A la décharge de notre ignorance, soulignons que les pays dits baltes, en tout cas, en ce qui concerne la période qui nous intéresse, étaient plutôt influencés par le nord (Russie, Allemagne, Pologne, Scandinavie) que par la France qui ne constituait qu’une zone d’influence secondaire. Dès lors, rien de les rattachait au champ narcissique de nos réflexes académiques. De plus, l’univers balte ne s’est jamais vraiment référé à l’antiquité gréco-latine. Une différence de taille qui autorise, et c’est heureux, une esthétique particulière. Et d’autant plus singulière que les peintres présentés appartiennent à la seconde génération de l’éveil national, ils arrivent après ceux qui ont initié la longue marche vers l’autonomie.  Rappelons que la souveraineté ne sera vraiment acquise qu’après la chute du mur de Berlin. Sur ce chemin de l’émancipation, loin d’être de tout repos, les pays baltes ont commencé à réunir toutes les expressions de leurs cultures, objets, contes, mobilier, textile, avant qu’elles ne disparaissent. Dans les années 1860 et 1880 L’Estonie et la Lettonie ont créé, avec succès, l’épopée de leur saga nationale. Le récit du Kalevipoegestonien sera largement commenté, illustré et servira de modèle thématique à ceux qui veulent bien s’en saisir.

 

 

1. P.BALTES Peteris Krastins 1882-1942, Nuages sur la forêt, 1905_1907, Riga, musée national des Beaux-Arts de Lettonie
Petris Krastins, 1882-1942, Nuages sur la forêt, 1905-1907, pastel, Riga, musée national des Beaux-Arts de Lettonie.

La présentation d’Orsay insiste sur les deux premières décennies du XIXe siècle et rythme le parcours autour des mythes et des légendes, de l’âme et de la nature. Avant de poursuivre, une précision utile. Rodolphe Rapetti, commissaire de l’exposition et responsable de l’indispensable catalogue, signale que le symbolisme balte, de par son décalage temporel, cumule à la fois la marque de ses débuts et de son évolution. A savoir, ce passage de la pénombre mélancolique à l’affirmation d’une clarté plus solaire, plus énergique moins dépressive, plus rêveuse. Comme si, très schématiquement les tableaux formidablement noirs de Léon Spilliaert côtoyaient la lumière plus ordonnée des toiles de Maurice Denis. D’où la tension entre ces deux valeurs opposées qui distinguerait l’approche balte. On en trouve l’écho, sans doute, dans ce portrait de 1908 du peintre Konrad Mägi par son ami Nikolai Triik. Assis, le modèle élégant se détourne du spectateur, il refuse d’être vu et l’aspect sombre de son habit contraste avec les couleurs pastel du lieu et du tableau épinglé, à la droite du jeune homme abattu, représentant la silhouette évanescente d’une jeune fille.

Mais revenons à la visite et insistons sur le bonheur de la révélation. Plaisir qui, à nos yeux du moins, augmente au fur et à mesure que les salles se succèdent et trouve son point d’orgue dans le chapitre consacré à la nature.  A cet égard notons, que la production balte ne reflète guère les affrontements politiques de l’époque. Cette distance nous retiendra car elle s’exprime avec insistance dans toutes les représentations dédiées au paysage. Absence dont le symbolisme lui-même apporterait la réponse puisque cette peinture d’idée ne se préoccupe guère d’imiter la nature, de la reproduire telle quelle. Elle ne veut que la reconstruire, la recomposer.

6. Vilhelms Purvitis, 1872-1945, Les eaux printanières, vers 1910, Riga, musée national des Beaux-arts de Lettonie
Vilhelms Purvītis, 1872-1945, Hiver, vers 1908, huile sur carton, Riga, musée nationale des Beaux-Arts de Lettonie.

Prenons Les eaux printanières, 1910, de Vilhelms Purvītis. L’artiste letton ne contente pas de copier les effets du dégel. L’eau a beau se déprendre des glaces de l’hiver et les bouleaux et les sapins s’y refléter, la scène se déroule ailleurs. Elle imagine un au-delà de la pure et simple description, d’autres accords que ceux immédiats des arbres. Les effets de surface appellent la méditation, la recherche d’un espace intérieur ouvert sur le rêve et qui apparait comme un miroir dans lequel se projettent non plus la flore cette fois mais nos propres hésitations dans l’ombre portée d’un cosmos à la fois lointain et proche. Cette tendance à transformer la réalité tangible se concrétise de manière proprement stupéfiante dans L’Eté, 1907, de Čiurlioniš. Qu’est-ce que l’on voit ? Des nuages qui remplissent les trois quarts du cadre au-dessus de collines accueillant une vallée. Atmosphère champêtre, s’il en est, sauf que de la masse nuageuse se répandent quelques traces de coulures verticales formant une forêt fantomatique et clairsemée. Une pareille liaison entre les nuées et les champs se démarque pour le coup d’une vision strictement naturaliste. Ici, on a délibérément abandonné l’inventaire au profit d’une interprétation subjective qui frôle l’abstraction. Il faudrait citer aussi ces nuages de Pēteris Krastiņšrenversés sur la cime des arbres, les coiffant d’une auréole onirique.

4.P.Baltes. Konrad mägi, 1878-1925, Motif de forêt, 1913 huile sur toile, Tallinn, musée d'Art d'Estonie
Konrad Mägi, 1878-1925, Motif de forêt, 1913 huile sur toile, Tallinn, musée d’Art d’Estonie.

Nous pourrions multiplier les exemples, choisir ce Motif de forêt, 1913, de Konrad Mägi où les pins et les nuages échangent leurs formes enchevêtrées, on aboutirait à la même conclusion. Le paysage agit comme un manifeste, métaphore d’une célébration qui, pour ne pas être ouvertement engagée, n’en exalte pas moins, en filigrane, les vertus d’un romantisme national sublimé des identités baltes. Pour autant, dans ce contexte troublé, rien d’uniforme, ces peintres, majoritairement issus de familles de paysans modestes et de petits artisans, assument avec autorité la révolution de leur regard.

Bertrand RAISON

Âmes sauvages. Le symbolisme dans les pays baltes. Musée d’Orsay jusqu’au 15 juillet 2018.

La peinture balte : terra incognita

 

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