JULIE MEHRETU ET LE FRACAS DU MONDE

Dans le nouveau musée construit par Renzo Piano au bord de la baie de Santander, l’artiste américaine présente vingt ans de son travail entre peinture et dessin

1. centro botin, santander

Inauguré au mois de juin dernier, le Centro Botín dressé sur ses pilotis ressemble à un bateau rêvant de courses au large ou à un échassier les ailes grandes ouvertes. À quelques encablures, les navires de croisière attendent leurs passagers, le lieu appelle les départs et l’imaginaire du voyage. Ce nouvel « outil » culturel entièrement financé par la famille Botín, dont un des membres est à la tête du groupe Santander, l’une des plus importantes institutions bancaires d’Espagne, a pour finalité d’être aussi un musée-atelier. Parallèlement à la présentation des œuvres, le Centre développe un programme pédagogique de recherche et de formation. À cet égard, Julie Mehretu a travaillé en résidence pendant dix jours avec une quinzaine d’artistes choisis par elle sur plus de 200 candidats qui avaient répondu à l’appel d’offres international. On dira que ce genre d’opération ne peut être mené qu’avec des personnalités de premier plan et on n’aura pas tort, car dans le cas présent, Julie Mehretu, depuis ses débuts, fascine non seulement le marché de l’art mais surtout ses contemporains, ce qui est nettement plus réconfortant.

6. julie mehretu, sans titre 2006, aquarelle sur papier. 56x 76, 2 cm collection privée
Julie Mehretu, Sans titre, 2006, aquarelle sur papier. 56x 76, 2 cm Collection privée.

Née à Addis-Abeba, en 1970, elle s’est fait connaître dans les années 90 par ses grands formats à l’acrylique et à l’encre enchevêtrant les signes et les données. Ses tableaux opèrent par juxtapositions successives. La référence à l’architecture organisait jusqu’à ces dernières années la trame de ses toiles monumentales. Des élévations, des plans de coupe s’imbriquent les uns dans les autres bousculant sans ménagement les points de fuite. Nulle perspective bien ordonnée à l’horizon mais une combinatoire minutieusement orchestrée précipite le visiteur dans une chevauchée fantastique où l’œil suit des directions contraires à la poursuite des indices laissés ça et là. Désormais, le monde multipolaire vaque à la multiplicité de ses lectures politiques. Impossible de se laisser prendre à l’autorité d’un seul regard d’autant que l’artiste n’a pas oublié les ravages révolutionnaires de l’Ethiopie de son enfance. Au vacillement de la planète correspond la compression d’une histoire qui embrasse largement les siècles. Il y a là réunies sur plusieurs couches l’ombre des archives qui nous ont précédés, d’anciennes cités ou forteresses émergeant de l’obscurité des fonds au milieu d’escaliers inaccessibles. Une accumulation de traits, de droites et de courbes brusquement rehaussées par des blocs de couleur met à jour des reliefs de carte terrestre ou sidérale.

Cette immense cartographie est à son tour rongée par des hachures, par des taches, telles des forces centrifuges balayant toute la surface peinte. Au lendemain des révolutions arabes et de leurs défaites, les codifications architecturales se sont estompées pour disparaître complètement. Le diptyque de 2016 dédié à Alep et à Damas consacre cet effacement, face à l’abîme des destructions. A ce moment de son parcours, la peinture rejoint les dessins qui, sans les codes de la géométrie urbaine creusent le sillon des turbulences alimentant sans désemparer l’énergie indomptable de cette œuvre.

B.R

4. julie mehretu conjured parts (syria) aleppo and damascus.j 2016 encre et acrylique sur toile, 152,4 x 305, 4 cm. collection particulière.pg
Julie Mehretu, Conjured parts (Syria) Aleppo and Damascus. 2016 Encre et acrylique sur toile, 152,4 x 305, 4 cm. Collection particulière.

https://www.revuedesdeuxmondes.fr/julie-mehretu-fracas-monde/ Julie Mehretu, Une histoire universelle de tout et de rien. Jusqu’au 25 février 2018. Centro Botín, Santander. Espagne. A noter, l’excellent catalogue publié conjointement avec le musée Serralves de Porto qui permet de suivre le travail de Julie Mehretu à l’aide de ses archives.

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