TITUS N’AIMAIT PAS BÉRÉNICE*

 

Titus et Bérénice, Dalon de Vénus, Versailles, René-Antoine Houasse, ca.1678
Titus et Bérénice, Salon de Vénus, Versailles, René-Antoine Houasse, ca.1678

Ils s’aiment, Ils se quittent et se fuient. Ainsi se terminent le plus souvent dans la banalité l’amour et ses histoires. Mais, ici, les deux protagonistes portent les mêmes noms que ceux de la tragédie racinienne et cet effet de miroir va page après page imprégner tout le livre. Bérénice, la narratrice, cherche un partenaire de convalescence pour expliquer sa douleur. Elle rencontre Racine et ne le lâchera plus. Il sera à quatre siècles de distance son viatique, un compagnon de voyage autrement plus convaincant que toutes les aimables consolations qu’on lui prodigue en vain. Ainsi va-t-elle sonder les pièces et la vie de l’auteur en ayant au cœur la morsure de l’abandon. C’est aussi ce qui explique l’insolence du titre car l’hypothèse d’un Titus qui n’aime pas Bérénice casse le ressort traditionnel de la tragédie dont le fameux « malgré lui, malgré elle » nourrit, depuis Suétone, tous les commentaires. Cela dit, Nathalie Azoulai ne souhaite pas croiser le fer avec l’érudition, elle préfère la dissonance au consensus, tout simplement se donner la peine d’entendre. Car  si Racine est le spécialiste de la non réciprocité amoureuse selon l’impossible équation en cascade qui  veut qu’Oreste aime Hermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, eh bien, mieux vaut explorer cette mathématique du dessaisissement plutôt que de se payer de mots. Aussi ne s’agit-il pas d’une biographie de Racine mais  de se rapprocher  de l’état de la langue que la tragédie met en ébullition, et ne jamais oublier que c’est une lectrice blessée qui apprivoise sa désolation. Ce point de vue oriente tout le parcours, et leste la lecture. En chemin, et parallèlement à la séparation qui la ronge, la narratrice découvre les méandres dans lesquels se débat l’auteur d’Andromaque. Une alchimie brutale qui mélange l’éducation austère des Jansénistes de Port Royal à la description des ravages de la passion. Mais la métamorphose de l’auteur tragique ne s’arrêtera pas là, son ambition le conduira à devenir l’historiographe du Roi Soleil. Cette fidélité à Louis XIV le rendra infidèle au théâtre, Il n’écrira plus de tragédie. C’est dans l’écho de ce renoncement que la narratrice arpente sa propre dévastation et c’est dans ce vertige que Nathalie Azoulai a le talent de placer son lecteur au cœur du lamento des alexandrins.

BR Revue des Deux Mondes, février-mars 2016.Nathalie Azoulai P.O.L /316 p.

 

 

 

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