UNE HISTOIRE DU FLOU

MAKARIUS

D’entrée de jeu nous sommes prévenus, il ne s’agit pas ici de pontifier à propos de l’indétermination de l’art, pas plus que de s’enfermer dans la pure subjectivité du jugement esthétique en se plaçant sous l’empire du flou artistique. Non, c’est autrement plus stimulant car Michel Makarius se propose de parler clairement du flou au pays de Descartes qui s’en méfie comme de la peste n’y voyant qu’une source de confusion et d’erreur. D’où la méfiance de l’histoire de l’art à se laisser embarquer dans pareil examen. Et pourtant le flou a de quoi fasciner, n’existant que comme un « écart vis-à-vis de la netteté » il a donc bien des choses à nous apprendre tant vis-à-vis du visible que par rapport au statut de la représentation. A cet égard, le flou relève non d’une esthétique de l’approximation dans laquelle on aimerait le confiner mais bien d’une histoire. Elle commence, pour s’en tenir à l’Occident, dans l’ombre portée de la perspective et du sfumato. La première ne se contente pas de diminuer les objets ou les figures dans le lointain, elle en altère la netteté. « Telle est la raison -signale l’auteur- des paysages vaporeux à l’arrière-plan de la tête de Mona Lisa et de Sainte Anne. » Quant au second, il borde le visible d’invisible à l’image de cette épaule gauche du Saint Jean Baptiste de Léonard de Vinci qui se dissout dans la nuit du fond de la toile. L’indéterminé, l’indéfini, le brouillard mettront cinq siècles pour envahir la surface des tableaux impressionnistes. Faire voir n’existe pas indépendamment de ce qui est dissimulé. Finalement on ne montre bien qu’en cachant et ce parcours mouvementé du flou et du net recoupe un débat qui fit rage chez les partisans de la touche et du trait entre la couleur et le dessin. Divergence tenace qui opposa par exemple Titien à Michel Ange. Le plus heureux de cet itinéraire, c’est qu’il n’a rien de dogmatique, il suit à la trace les différents « régimes de l’évanescence » des masses ombreuses de Rembrandt aux panoramas romantiques obstrués par la brume de Caspar David Friedrich sans oublier les nuages de John Constable. Chercheur trop tôt disparu, Michel Makarius nous entraîne dans les aléas singuliers de cette obscure clarté qui fait notamment l’objet de deux chapitres épatants sur le portrait et la photographie.

BR. RDDM, octobre 2016. Michel Makarius. éd. Le félin / 144 p.

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