MÉFIEZ-VOUS DE PICABIA !

La rétrospective du Kunsthaus de Zurich remet en pleine lumière l’un des principaux agitateurs de l’art moderne

Picabia Dresseur d'animaux, 1937
Dresseur d’animaux, Peinture-émail sur toile, 250 x200 cm, Centre Pompidou

Malgré une vie retentissante et une œuvre qui ne le fut pas moins, Francis Picabia eut du mal avec la postérité, elle tarda à le reconnaître préférant Picasso, Braque ou Léger. Il fallut attendre une trentaine d’années après sa mort, en 1953, pour qu’enfin émerge la singularité de cet artiste fâcheusement cantonné à sa période Dada et qui, il est vrai, avançait selon son bon plaisir. Parisien de naissance (1879), français par sa mère, espagnol et cubain par son père, il avait  « l’impression très nette d’être de toutes les nationalités à la fois ». Jalouse de ses génies, la reconnaissance hait l’indépendance, n’aime pas trop les impuretés et déteste par dessus tout la fusion de la vie et de l’œuvre.

PICABIA
Picabia, l’homme pressé

De ce côté là, elle allait être servie, Picabia n’en fit qu’a sa tête. Profitant d’un héritage conséquent et d’un talent précoce, il sera dessinateur, graveur, éditeur, romancier, scénariste, poète, créateur de revues, de décors, de costumes, organisateur de galas tonitruants, incorrigible joueur de baccara, collectionneur de voitures, propriétaire de yachts mais surtout et avant tout peintre. C’est dit, Picabia ne tient pas en place. Marcel Duchamp, le plus fidèle de ses amis, note que « la carrière artistique de Picabia est une série kaléidoscopique d’expériences. Elles sont à peine apparentées l’une à l’autre dans leur aspect extérieur, mais toutes sont fortement marquées par une forte personnalité. »[1]. Le principal concerné, conscient de cette ardente exaltation, confie, en 1950, dans une lettre à Christine Boumeester, que son : «  …esprit a besoin de cadence, de danse, de marche. »[2]

F. Picabia Udnie
« Udnie » (jeune fille américaine danse), 1913, huile sur toile, 290 x 300 cm, Centre Pompidou

Effectivement, le rythme l’habite. Dans le film de René Clair Entr’acte, 1924, dont il est le scénariste, projeté à l’occasion du ballet Relâche qu’il conçoit la même année, on l’aperçoit bondissant aux côtés d’Erik Satie mettant consciencieusement le feu à un canon dirigé sur le public. Foucade certes, mais ce prologue virevoltant exprime la formidable effervescence de son parcours. Entr’acte ne reflète pas seulement une attitude mais apparaît comme le cœur battant de tous les motifs qui l’obsèdent tant en amont qu’en aval de ces vingt minutes frénétiques. En particulier la danse que l’on retrouvera tout au long de son parcours. Le cortège en folie du court métrage gesticule, sautille et file à la poursuite d’un corbillard sans conducteur dévalant les rues à toute allure. On la devine déjà derrière la majorité des tableaux dits cubistes des Danses à la source de 1912 à Udnie (jeune fille américaine, danse) l’année suivante jusqu’au Bal nègre de 1947. Les grands formats des années 10 ouverts au vertige des couleurs et des directions se nourrissent du souvenir d’une danseuse et vedette de cinéma polonaise[3] rencontrée lors d’un voyage transatlantique de Picabia de Paris à New York. La danse loin d’être une référence fortuite va travailler la scène de l’art moderne. Depuis le saut stupéfiant de Nijinski dans Le spectre de la rose (1911) aux glissades à patins à roulettes de Robert Rauschenberg dans les années 60 sans oublier les chorégraphies du Bauhaus, la modernité saisira la balle au bond. Et du corps, il sera question, puisqu’il envahit de son ombre et de sa chair tout le travail de Francis Picabia. Que l’on considère les toiles abstraites ou les peintures à partir de dessins industriels, il y a toujours cette volonté de ne pas s’en laisser compter, de ne pas se laisser subjuguer par l’idéal, revenir donc à la physique des choses. Dans son cas l’abstraction n’est pas un but en soi mais un moyen. C’est pourquoi les tableaux « figuratifs » des années 40 annonciateurs du Pop Art appartiennent à la même veine. Sans s’embarrasser encore une fois des conventions, ils explorent, fouillent et reproduisent pour certains les images des magazines de charme de l’époque. Ce mélange du trivial et du comme il faut irrita la critique.

Entr'acte
Le cortège en folie d’ENTR’ACTE, 1924

Mais ce qui fâcha très certainement, c’est le passage brutal d’une expérience à l’autre, comme s’il fallait absolument respecter une manière. Ce fervent lecteur de Nietzsche avait soif du mouvement perpétuel et il s’y appliquait passionnément répétant en cela les séquences d’Entr‘acte qui défilent à bride abattue. A la fin du film d’ailleurs le cercueil éjecté du trépidant corbillard s’ouvre et le cadavre ressuscité muni de sa baquette magique efface tous les personnages de cette ribambelle endiablée y compris lui même. Ce final en quelque sorte sert d’invitation à recommencer, à entamer une autre histoire : Francis Picabia ne s’en est pas privé passant de l’impressionnisme de ses débuts au quasi monochrome quelques années avant sa mort. Nous laisserons le mot de la fin à sa première femme, Gabrielle Buffet qui, dans la préface au manifeste du peintre, Jésus-Christ Rastaquouère (1920), déclarait que « La vision nouvelle est un déménagement, un changement de domicile, on entre dans un autre logis ». Elle avait très certainement approché le sujet, aussi méfiez vous de la planète Picabia soumise en permanence aux pressions brûlantes du remue-ménage.

Bertrand RAISON

Kunsthaus Zürich. Suisse. Jusqu’au 25 septembre 2016.

[1] Marcel Duchamp cité par Jean-Jacques Lebel dans son article, Francis « Funny Guy » Picabia et Entr’acte, du catalogue de l’exposition Francis Picabia édité par le Fonds Mercator, Kunsthaus Zürich et le Musée d’Art Moderne de New York, 2016, p. 140

[2] Correspondance citée par Carole Boulbès dans son article, Peinture et poésie : les impudentes correspondances, cf. catalogue op.cité, p.247

[3] George Baker, Le corps après le cubisme, catalogue de l’exposition Picabia, op. cité, p. 48

Méfiez-vous de Picabia !

 

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