LA BEAUTÉ FOUDROYÉE: FRANCESCA WOODMAN À LA FONDATION CARTIER BRESSON

 

L’itinéraire incandescent d’une photographe sur laquelle veille la grâce des anges

 

F. WOODMAN FRom Space, R. Island, 1976
« From space », 1976

En sortant de la Fondation Cartier Bresson, on ne sait plus très bien, où l’on est, tellement les photographies noir et blanc de Francesca Woodman vous traversent la peau et les yeux. Oui, il y a un effet de sidération face à la multiplication des situations où on la voit à la fois saisie et transfigurée par la simplicité et la précision de la mise en scène. Quelques accessoires, robe, miroir, papier, verre… comme s’il fallait absolument ne jamais s’encombrer et que, de toute façon, le temps manque. A l’image peut être du fugitif itinéraire de celle qui mit fin à ses jours, en 1981, à l’âge de vingt-deux ans. Ce qui ne l’empêcha nullement d’avancer méthodiquement dans l’exploration du face à face qui l’occupa tout au long de sa lumineuse trajectoire. Un mot toutefois en ce qui concerne le parti pris artistique. Son corps occupe quasi exclusivement la mire de son objectif parce qu’il est, comme elle dit, « à portée de main ». Avantage pratique donc mais surtout sentiment d’urgence que l’on perçoit dans toutes ses images scandées par séries telles des variations musicales dont elle ne cesse de travailler les nuances et les lignes mélodiques. En dépit de sa brièveté, l’existence météorique de cette américaine née dans le Colorado lui donnera l’élan nécessaire pour intégrer l’école de design de Rhode Island, passer par Rome, s’installer à New York, publier un premier livre et laisser derrière elle une abondante production visuelle. Mais revenons sur le leitmotiv de cet éblouissant parcours. Un cliché de 1976, From Space, la montre dans un appartement abandonné, appuyée contre un mur lépreux entre les montants de deux fenêtres. Elle apparaît nue, recouverte par des lambeaux de papier peint au travers desquels on entrevoit l’abdomen, le bras gauche et les pieds. Le motif de l’effacement partiel du corps ou du visage se répète régulièrement au cours de son cheminement photographique. Se confondre avec le décor, c’est longer le bord d’un abîme, frôler le seuil d’une présence précaire. Volonté de retrait que l’on retrouve obstinément réitérée de séquence en séquence. Aussi tour à tour, elle n’occupe qu’une fraction de la surface photographique, se recroqueville dans le coin d’une pièce vide ou laisse seulement dépasser des mèches de cheveux d’une baignoire accaparant tout l’espace.

 

F.WOODMAN, Angels, Italie 1977-£78
« Angels », 1977-78

Ce recul assumé s’inscrit très tôt dans un autoportrait saisissant où, déjà à treize ans, assise sur une banquette à l’extrémité gauche du tirage, elle détourne la tête fuyant le regard qui l’assignerait à résidence. A y regarder de près, la naïveté supposée de l’adolescence s’estompe sous la rigueur de la construction. Bien visible la superposition des fils de la commande à distance, mêlant par un savant dosage l’artifice au naturel, coupe court à toute tentative de connivence avec un éventuel spectateur. Ce qui revient à dire que l’échange se déroulera à sa convenance selon son agenda et les termes précis de sa démarche, le refus aussi de toute emphase et le désir assoiffé d’imposer son autonomie, son rythme et son univers. Il y a dans ce trajet impérieux, un appétit qui va de pair avec une exigence de réduction à l’essentiel qui se conjugue avec un sens très aigu des lieux qu’elle choisit. S’ils sont en général vétustes, délaissés, ils correspondent aussi à ce besoin de décantation, à cette nécessité de se débarrasser des couches successives qui se sont accumulées, à préférer, en somme, le nerf des choses à l’indolence rétinienne. Oui, la figure chez Francesca Woodman a de la tenue parce que justement son équilibre relatif dépend étroitement de la tension entre apparition et absence. C’est pourquoi, elle sera obsédée par le thème des anges non parce que ceux-ci ignoreraient la gravité mais justement parce qu’ils voyagent en permanence d’une extrémité à l’autre des oppositions. En tant que messagers, ils visitent l’éclat comme l’ombre, en tant que témoins, ils contemplent le combat incessant de la pesanteur et de la grâce, et en tant qu’intercesseurs, ils entretiennent jalousement (espérons-le) le feu de cette beauté fulgurante initiée à la fin des années soixante dix du siècle dernier.

 

Bertrand RAISON

Francesca Woodman, On Being an Angel. Fondation Henri Cartier Bresson,2 Impasse Lebouis, 75014. Jusqu’au 31 juillet 2016

La beauté foudroyée : Francesca Woodman à la Fondation Henri Cartier Bresson

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