GÉRARD PETRUS FIERET, L’IRRÉDUCTIBLE

Le Bal expose les images d’un irrégulier hollandais de la photographie.

 

Sans titre©Gerard P. Fieret, 1965-1975-3
Gemeentemuseum Den Haag *

C’est peu de dire que Gerard Petrus Fieret a compulsivement photographié son entourage même s’il s’est limité à un petit nombre de sujets : des femmes surtout et des autoportraits. Mort en 2009, à l’âge de 85 ans, il laisse derrière lui des milliers de tirages noir et blanc. Une hyper activité qui dura une bonne dizaine d’années sans désemparer de 1965 à la fin des années soixante dix. Itinéraire pluriel puisque le peintre a précédé le photographe sans compter les livres de poèmes, les dessins tracés sur les sous-bocks de bistrot ainsi qu’une abondante correspondance dans laquelle l’auteur revient sur son travail et ses craintes. En effet, inquiet du devenir des dons qu’il fit aux différentes institutions qui collectionnaient son œuvre, il demandait à signer ses clichés. Un irrépressible besoin d’explication se joignait à la peur non moins pressante d’être volé, d’être dépouillé de cette reconnaissance qui le fuyait tant. Bref, un personnage haut en couleur, qui se promenait dans les rues de la Haye indifférent à son apparence se fichant comme d’une guigne du qu’en-dira-t-on, donnant à manger aux pigeons et vivant au milieu de l’enchevêtrement indescriptible des objets accumulés dans ses différents ateliers. Notons en passant cet entresol où il vécu plusieurs années et dont il obstrua les soupiraux pour le transformer en chambre noire permanente. Installation à ce point provisoire qu’il était obligé pour cause de canalisation bouchée de jeter l’eau dans la rue. Situation guère propice au développement correct de ses photographies et tour de force vu la précarité des conditions de production. Paradoxalement, s’il tentait de suivre attentivement le destin muséal de ses archives, il ne s’intéressait guère à l’état de conservation de ses propres clichés laissés à l’abandon chez lui, rangés n’importe comment voire pliés en deux pour les grands formats. De par ce parcours déconcertant, on pourrait être tenté de l’inscrire sous la bannière de l’autodidacte de génie, figure fort prisée par les tenants de l’art brut, mais on on aurait tort d’y prêter crédit car GPF avait suivi les cours des Beaux Arts de la Haye et passa plusieurs années à fréquenter les bancs de l’académie libre de la ville. Non, il vaut mieux que cette défectueuse catégorie qui, de plus, une fois attribuée n’apporte aucun renseignement supplémentaire susceptible de circonscrire le contenu de sa démarche. La légende n’aimant rien d’autre que de gommer le contexte historique pour célébrer la gloire impeccable de ces héros toujours maudits, revenons sur terre et disons que la radicalité de GPF s’accomplit dans le climat des avant-gardes néerlandaises, les artistes de CoBrA en tête et surtout les militants du mouvement Provo né à Amsterdam, en 1965, prônant la liberté sexuelle, condamnant la guerre du Vietnam, écrivant, en quelque sorte, la préface explosive à l’effervescence libertaire qui s’empara de la jeunesse européenne aux alentours de 1968. Il ne fut donc pas seul à s’opposer à l’inertie académique et ni à se proclamer ouvertement anarchiste. Provocation certes mais à laquelle il ne dérogera pas imitant en cela les propos de son exact contemporain, Lucebert, l’un des poètes-peintres hollandais, les plus significatif de sa génération qui exigeait « sur le mode poétique,…d’exprimer l’espace du vivre complet. » Par complet, entendre exhaustif, savoir tout embrasser et ne pas se limiter à la reproduction des images. Il se rend compte qu’il ne se reconnaît pas dans ses propres portraits et c’est ce qui va engendrer cette boulimie de prises et sans doute ce désintérêt relatif vis-à-vis de ce qui a déjà été mis en boîte.

Sans titre©Gerard P. Fieret, 1965-1975-2
Gemeentemuseum Den Haag *

Attitude qui l’enjoint à expérimenter sans relâche, à ne pas dépendre du résultat puisque celui ci ne le convainc guère. Alors il va justement tout essayer, s’acharnant à ne pas être dominé par l’appareil photographique. Il va en déjouer toutes les conventions, morceler le corps de ses modèles, rephotographier des photos déjà existantes de sa famille, se recomposer une généalogie, prendre la même scène en en variant les angles. Bref, il se libère du carcan de la reproduction. Pourtant l’autonomie qu’il gagne ne consiste pas à détruire benoitement les règles. Non, il y a beaucoup mieux, il va s’en inventer de nouvelles et notamment ceci, il improvise en même temps qu’il construit. Une photographie de Fieret se reconnaît à cette sensualité diffuse presque interrogative qui émane de ses modèles. Cela ne tient pas seulement à la posture mais plus encore à ce mélange de douceur et de rigueur. C’est le cas des portraits de Els Dornevall qui imposent le frémissement de leur séduction : l’inclinaison du visage, le galbe d’une épaule, l’éclat de l’œil, le pli d’un genou, l’ombre des lèvres sans s’exposer pour autant à la prédation du regard. Ces photographies pour reprendre les mots de Fieret manifestent « …une vie intense de passion, une passion saine pour la vie – c’est cela dont elles parlent. »

Bertrand RAISON

Gerard Petrus Fieret
Le Bal, 6 Impasse de la Défense, 75018.
Jusqu’au 28 août 2016

Gerard Petrus Fieret, l’irréductible

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