LA SCÈNE FRONTALIÈRE

FRONTIERE FERMEE

Le Musée de l’Histoire de l’immigration se retrouve sous les feux d’une actualité brûlante. Inaugurée à quelques jours du 13 novembre et en pleine tourmente migratoire, l’exposition Frontières prend le parti de ceux qui les traversent. Par une belle métaphore qui rapproche le début de la fin du parcours, la visite commence par les images de réfugiés livrés au péril de la mer et se conclut sur une photographie de la muraille de Chine. De la peur de l’étranger au repli sur soi, les limites engendrent leurs séries de fantasmes. Le « barbare » reste toujours celui qui est de l’autre côté et dont il faut se défendre. A l’heure de la circulation planétaire des biens, de la valorisation de la mobilité et même si les deux tiers de la population mondiale ne peuvent se déplacer comme ils l’entendent, les lignes de démarcation reviennent en force. L’utopie de l’effacement des frontières s’effrite face aux différents murs qui s’érigent ici et là. On interdit le passage entre les deux Corées, entre le Cachemire et le Pakistan, entre le Bangladesh et l’Inde sans oublier Israël et la Palestine ni le Berm, cet immense talus de sable qui, sur plus de deux mille kilomètres, coupe en deux le Sahara occidental. La liste n’est pas close, mais ces barrières rapportées à l’ensemble des enveloppes frontalières ne représentent qu’un très faible pourcentage, à peine 3 ou 4 %. Une faiblesse apparente puisque ces murs-frontières «  agissent fortement sur l’imaginaire tout en rassurant les opinions » comme le rappelle Yvan Gastaut l’un des commissaires et des auteurs du catalogue. A ce titre, ils constituent le premier volet de l’itinéraire, la ligne symbolique d’une approche qui partant d’un point de vue large, va se concentrer sur l’Europe et la France. Il s’agit aussi en montrant ces remparts de béton, de signaler qu’ils n’ont rien d’étanche. Ainsi le couloir bardé de tours d’acier et de barbelés qui sépare les Etats-Unis du Mexique , a beau être le plus surveillé au monde, il est aussi celui qui est le plus traversé, la moitié semble-t-il des 700.000 mexicains, candidats annuels au départ parvient à passer l’obstacle. En réalité toute clôture suppose sa traversée ou son contournement. Le mur israélien face à la Cisjordanie comporte pas moins de 99 points de passage, sans mentionner les tunnels entre Gaza et L’Egypte. Ces barricades en forme de réponse aux problèmes qu’elle sont censées endiguer, terrorisme, trafic, migration ne font que compliquer la solution et nourrissent le ferment des violences à venir. Le rappel de ces enceintes qui gangrènent la planète sert de préface au deuxième chapitre du parcours, à l’Europe des frontières qui, la crise des migrants aidant, hésite sur la position à tenir. La communauté européenne a paradoxalement accordé la liberté de circulation à ses ressortissants tout en renforçant considérablement son dispositif sécuritaire sur le contour de l’espace Schengen.

Berm Sahara occidental
Berm du Sahara occidental

 

Dans l’ombre portée du mur, l’Union ouvre sélectivement ses portes. Quelle ironie, quand on pense qu’au XIXe siècle, il était plus facile d’entrer dans un pays que d’en sortir. Aujourd’hui, alors que la situation s’est inversée, les frontières se complexifient et se délocalisent. Les vérifications d’identité ne s’effectuent plus aux limites physiques des pays concernés mais aux différents points d’entrées sur le territoire que sont les aéroports, les gares, voire les aires d’autoroute. La profusion et le raffinement électronique des contrôles ont créé une véritable scission entre les membres de la communauté européenne et les autres. Désormais, il y a ceux qui franchissent librement les frontières et ceux qui, malgré eux, habitent les frontières dans les camps et autres ghettos formant une masse indistincte à la marge de la citoyenneté. Peu visibles dans les statistiques, mais de plus en plus nombreux, ils surnagent dans les médias à titre de clandestins, de déplacés, de réfugiés, de demandeurs d’asile. « Entre 15 et 25 millions de personnes – signale Michel Agier[1] – vivent depuis des années, voire des décennies, dans ces espaces toujours considérés comme étant de transit… Sans compter- les centres de rétention administrative, plus d’un millier dans le monde (dont 400 en Europe) ». La frontière s’est ainsi diluée en profondeur dans l’espace physique pour se cristalliser à la périphérie, voire à l’intérieur de chacun de ces hors-lieux formés par les bidonvilles, les squats et les multiples « jungles » où les exilés venus des quatre coins du monde attendent comme à Calais de passer en Angleterre. Sur la route de l’exil, l’ile de Lampedusa, le port de Patras, l’enclave de Melilla incarnent la lueur d’un espoir fragile aux portes de la forteresse Europe.

Frontière Israélo-syrienne
Frontière Israélo-syrienne

Mais les frontières ne sont pas seulement géographiques, elles pénètrent les comportements et sont autant administratives que psychologiques. Ce que l’exposition à travers de nombreux documents et d’œuvres d’artistes s’attache justement à démontrer. Une vidéo de Bruno Boudjelal, Harragas, 2011, composée à partir de films de téléphones portables pris par les migrants au cours de leur traversée de la Méditerranée, plonge le visiteur au cœur de l’épreuve. En dialecte algérien le terme harraga signifie celui qui brûle. Et littéralement, le candidat au départ détruit ses papiers, il brûle ce qu’il quitte, efface ce qu’il laisse derrière lui dans un geste radical de non retour, c’est à la lettre un brûleur de frontières. Il livre à la fois le souvenir de ce qu’il abandonne et la capacité de s’orienter au seul téléphone portable devenu, ultime dérision technologique, l’instrument précaire de sa survie comme de sa disparition. Cependant, seule réserve que l’on pourrait émettre face à cette rigoureuse présentation, on ne sait plus très bien ce que l’on regarde, l’assemblage d’une succession d’expériences traumatiques de la traversée ou la mise en scène d’un point de vue. Une difficulté que l’on surmontera facilement en s’armant du précieux catalogue pour entamer la visite.

 

Bertrand RAISON  Revue des deux mondes, février-mars 2016

[1] Catalogue de l’exposition Frontières sous la direction de Yvan Gastaut et Catherine Wihtol de Wenden. Ed. Magellan & Cie et Musée National de l’Immigration, p.36.

Frontières jusqu’au 29 mai 2016 au Palais de la porte Dorée

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