LES FANTÔMES DE WARHOL

Shadows, 1978-79
Shadows, 1978-79

Andy Warhol (1928-1987) empereur tous azimuts de l’Art Pop, prince incontesté de la variation en tout genre, des boîte de conserve Campbell’s aux bouteilles de Coca-Cola égrenées à la chaine, dérange toujours. Bonne nouvelle. Malgré sa côte au zénith du marché de l’art, l’artiste irrite encore. En 2013, les musées de Pékin et de Shanghai ne souhaitaient pas exposer les portraits consacrés au grand timonier Mao Zedong, un chapitre sans doute trop sensible. Et pas plus tard que l’année dernière, le critique Christopher Knight trouvait « insipide et prétentieux « les 102 tableaux de Shadows (les Ombres, 1978) exposés au musée d’art contemporain de Los Angeles. Excédé, il décrétait que c’était « la pire des œuvres produites » par Andy Warhol. Bien, nous voilà prévenus. On va pouvoir juger sur pièce car, c’est au tour du Musée d’Art Moderne de Paris de présenter cette frise monumentale qui se déploie sur près de 130 mètres linéaires. Une première puisque l’ensemble n’a été que rarement vu dans sa totalité aux Etats-Unis et jamais en Europe.

Shadows, détail
Shadows, détail

On pourra jouir même d’un paradoxe stimulant car parallèlement à cette primeur, le visiteur aura la possibilité de comparer plusieurs suites composées avant les Ombres, entre autres: Flowers (1964-65), Electric Chair (1964-67), Mao (1972-73). Surprise, le fétichiste de la matérialité à tout crin, l’adulateur des surfaces tangibles, l’amoureux des objets cernables se penche, curieuse affaire, sur des figures abstraites. Bien sûr, interrogé à ce sujet, Andy Warhol s’en sort par ses pirouettes habituelles, la pièce à son avis tiendrait le coup du fait qu’elle est simplement démesurée. Une question de taille dont le contenu au plus pourrait servir de fond de scène à une boite disco, un pur décor en somme. Pourtant ce travail soi disant décoratif voire marginal n’a rien d’insignifiant. Les 102 sérigraphies présentées bord à bord (193 x 132 cm chacune) ont été réalisées à partir de photos reproduisant la combinaison des ombres portés d’une maquette de papier mâché fabriquée pour l’occasion. A quelques exceptions près, on a une alternance de grandes formes noires se détachant sur un fond en couleurs et de formes colorées plus petites qui semblent se dégager d’un arrière plan noir. Les couleurs utilisées du vert électrique au marron sombre apportent un rythme inexistant sur les photos d’origine. Sans oublier ça et là des coups de pinceau apportant une touche gestuelle au mode d’impression. Plus intrigant encore, chaque toile n’est qu’un reflet de la maquette de départ et chaque « original » de la série comme le remarque l’historien d’art V. Stoichita est déjà une reproduction. Nous sommes dans le chemin des ombres, dans ce mythe des débuts de la peinture qui vit le premier peintre résoudre l’absence de l’être aimé en traçant les contours de l’ombre portée de sa silhouette. Cette répétition de l’absence ne serait-elle pas au cœur de la méthode Warhol ? Alors, hypothèse réjouissante, les séries de Warhol au lieu de célébrer le triomphe de la société de consommation annonceraient plutôt son progressif effacement via la multiplication effrénée des sérigraphies. Une histoire finalement pas si insipide que ça.

Bertrand RAISON

PalaceCostes N°59 sept-oct 2015

Warhol Unlimited, 2 octobre 2015- 7 février 2015. Musée d’Art Moderne de Paris

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