LE VIF DE L’IMAGE

Marilyn Monroe, 1959 Archives Philippe Halsman,
Marilyn Monroe, 1959
Archives Philippe Halsman,

 

Photographe, Philippe Halsman (1906-1979) l’aura toujours été. A 15 ans, il découvre un vieil appareil photo de son père. C’est le coup de foudre, il n’arrêtera plus. Néanmoins, famille oblige, il opte pour des études d’ingénieur. Une formation qui s’avèrera très utile pour l’artiste qu’il deviendra puisqu’il ne cessera, en expérimentateur averti, d’inventer en permanence les règles de son art. Doté d’un solide entêtement voici tel qu’il se présente en arrivant de Riga à Paris, au début des années 30. A cette présentation, il faudrait ajouter que le hasard ne présida pas seul à la naissance de sa vocation. La providence, à la mesure des fidèles amitiés qu’il suscita, fut généreuse avec lui. Or, si le ciel lui fut propice, la traversée du siècle ne fut pas qu’une simple promenade. Elle commença tragiquement. Lors d’une randonnée dans le Tyrol autrichien, son père meurt accidentellement. Les autorités sous la pression de l’antisémitisme ambiant l’accusent de parricide et le condamnent à 10 ans de réclusion criminelle. Une campagne de soutien signée par Albert Einstein, Thomas Mann, Sigmund Freud le sortira d’affaire. La France s’en mêle en lui accordant le droit d’asile. Echappant aux geôles autrichiennes, le voilà à Paris, il a 25 ans. Très vite l’autodidacte-photographe parcourt les rues de la ville, aborde le nu, la mode. On le voit, on le retient. La presse magazine alors en plein essor recherche sa collaboration, il travaille pour le Journal des Modes, Vogue, Vu, Harper’s Bazaar. A force, le métier rentre et profitant de l’influence d’André Gide, les célébrités de l’époque lui ouvrent leur porte. Des portraits, oui, mais à sa façon, pas de clic clac, non. Il s’acharne à trouver la bonne formule, il tourne autour de son sujet pour permettre la lecture immédiate d’un trait de personnalité. Ainsi Louis Amstrong en contre plongée semble littéralement emporté par son souffle comme penché vers nous. Mais nous anticipons. Pour l’heure, c’est d’abord Malraux dans le clair obscur de l’Orient, et Génica Athanasiou, la compagne d’Antonin Artaud saisie dans sa fragilité. En homme pressé, Philippe Halsman fréquente aussi l’avant-garde et présente, en 1936, sa première exposition monographique à la Galerie de la Pléiade, le lieu par excellence de la photographie contemporaine. Mais l’horizon s’obscurcit, l’Allemagne envahit la France.

Louiis Amstrong, 1966 Archives Philippe HALSMAN
Louiis Amstrong, 1966
Archives Philippe HALSMAN

Second exil et par la grâce d’un formidable coup de pouce du destin sous la forme d’une lettre de Albert Einstein à Eleanor Roosevelt, Philippe Halsman obtient un visa in extremis et débarque, en 1940, à New-York. Sous la bannière étoilée, sa carrière explose, tous les ingrédients préparés au cours de la période parisienne vont librement se développer. L’Amérique aime son pragmatisme, son côté entrepreneur et de plus, il ne peut mieux tomber. Les médias abandonnant l’illustration favorisent le passage au tout photographique. Une conversion opérée avec succès par Life qui, tirant à 8 millions d’exemplaires, lui offre quasiment carte blanche. Il signe pas moins de cent couvertures de l’hebdomadaire. Signature, en effet, car désormais, grâce à lui, le crédit photographique existe. Son studio new-yorkais devenu une affaire familiale croule sous les commandes, publicité, comédies musicales, revues de Broadway, chorégraphies de Martha Graham, et du City Center Ballet passent au tamis de son œil. Réussite donc, mais avec une constante, le portrait. « La fascination pour le visage humain, explique t-il, ne m’a jamais quitté. Chaque visage que je regarde semble cacher – et parfois révéler de manière fugace- le mystère d’un autre être humain. Capter cette révélation est devenu le but et la passion de ma vie. » Attraction si puissante qu’il n’hésite à faire sauter les gens qu’il photographie. Ainsi naît la « jumpology » un beau jour de 1950, histoire d’obtenir une image plus spontanée, de déjouer la crispation de la pose et de laisser apparaître un visage moins convenu, plus authentique. Acteurs, politiciens, chanteurs, danseurs se livrent sans réserve à cette nouvelle pratique. Marilyn Monroe s’y adonne même avec joie. Elle sautera plus de deux cents fois devant les flashs électroniques du photographe avant de commettre le saut parfait. Outre cette science de l’immédiat qui nécessite un patient labeur, il mettra tout son talent au service du génie fantasque de Salvador Dali. Au bas mot une amitié de 37 ans qui associée à une quarantaine de séances photo vont contribuer à construire les différents chapitres d’un album détonnant. Une rencontre particulièrement fructueuse car l’artiste espagnol doté d’un sens inné de la performance s’amuse à défier le savoir-faire technique d’Halsman, qui s’empresse de résoudre les équations imaginaires du maître de Cadaqués. Résultat, un festival de situations incongrues ; que Dali tombe nez à nez avec un rhinocéros ou qu’il subisse une pluie de chats en furie; à chaque fois, Philippe Halsman choisit d’entrer dans le vif de l’image.

Bertrand RAISON

La revue des deux mondes, octobre 2015

Philippe Halsman, Etonnez-moi !20 octobre 2015- 24 janvier 2016 Jeu de Paume

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