LE DIVIN FRAGO

 

Le Verrou, 1777-1778
Le Verrou, 1777-1778

Ah les réputations ! Les frères Goncourt ont lancé celle d’un Fragonard tout entier voué à la séduction et à l’intrigue amoureuse, le voilà donc promu représentant officiel d’un XVIIIe siècle libertin et égrillard. Pourtant réduire la production de Jean-Honoré Fragonard (1732-1806) aux parties de campagne polissonnes serait ignorer que ce qui l’intéresse de son propre aveu, c’est l’histoire, les grands sujets. Le grand sujet pour « le divin Frago » consiste à être attentif aux mille et un détails de la vie dans tout ce qu’il représente. Il court après cette turbulence dans sa passion du trait et de la touche. Cette brume crémeuse qui parfois entoure ses personnages participe à ce mouvement qui rayonne des corps et des objets. Impatient il le fut, et préféra les commandes privées plutôt que d’attendre d’être payé par un Etat déjà lent à la détente. Sa renommée fut grande mais n’oublions pas que sa gloire fut passagère ; il mourut dans l’indifférence. Le Journal de l’Empire relate l’événement de manière lapidaire, signalant que « l’école française perd en lui un peintre justement estimé dans le genre gracieux et érotique. » Effectivement l’époque avait changé, le néo-classicisme de David régnait tout puissant. L’attrait de l’antiquité gréco-romaine balaya le charme jugé trop frivole de l’escarpolette. Or, pour notre plus grand plaisir, le Musée du Luxembourg s’attache à reprendre à nouveaux frais l’examen de ce Fragonard galant trop souvent repoussé dans les buissons pittoresques du rococo même Diderot qui, pourtant l’admirait, le trouvait un peu superficiel. Bien oui, le sentiment amoureux traverse l’œuvre mais comme l’indique le catalogue, le genre érotique dans lequel on le cantonne aujourd’hui dépasse largement le périmètre d’un substantif qui, à l’époque, désignait tout « ce qui appartient à l’amour et qui en procède » et pas seulement nos pauvres obsessions sexuelles. Le champ alors largement ouvert, on peut suivre toutes les variations de cette fougue qui s’exprime dans la carnation des chairs, le tressaillement des matières et le foisonnement des plis. La chemise enlevée (1770) comme le Verrou (1777-78) mettent en scène le bouillonné des tissus, cette agitation de la vie qui, de toute façon relève du scandale, et qui révulsera toujours les moralistes de tout poil. Bonne visite.

Bertrand RAISON

PalaceCostes N°59 sept-oct 2015

Fragonard amoureux.Galant et libertin,16 septembre – 24 janvier 2016.Musée du Luxembourg

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s