LE PRISME DE LA PROSTITUTION

Gustave Courbet, Les Demoiselles des bords de Seine, 1856-1857
Gustave Courbet, Les Demoiselles des bords de Seine, 1856-1857

La dernière moitié du XIXe siècle a été obsédée par la représentation de la prostitution. A tel point que de l’Olympia de Manet (1863) aux Demoiselles d’Avignon de Picasso (1907) on passe d’un bordel à l’autre. Entre ces deux dates tous les ismes de l’histoire de l’art du naturalisme au cubisme ont enregistré le passage des belles de nuit ou de jour sur les toiles et sur les plaques des appareils photographiques. Il faut dire que toute la littérature de l’époque à l’exemple de Zola ou de Maupassant développe allègrement le thème, sans parler de la presse, qui brode à l’envie sur les dangers de la syphilis mélangeant à plaisir les frémissements du fantasme et la menace des débordements. Ces images de la prostitution de 1850 à 1910 indissolublement liées aux mœurs du Second Empire et de la Troisième République forment le cœur de l’exposition du musée d’Orsay. Certes les courtisanes existent depuis toujours, mais ici la nouveauté consiste à interroger la mise en scène de ce demi siècle qui multiplie jusqu’à l’obsession le portrait des pauvres pierreuses et des cocottes des beaux quartiers. La réponse est à la hauteur de la question : copieuse, pas moins de 410 œuvres, peintures, photographies, objets, livres jalonnent un parcours foisonnant. Par un beau paradoxe, et les commissaires ne s’en cachent pas, ce sont des hommes qui peignent, qui détaillent, qui esquissent ou qui fixent leur objectif sur le corps des femmes par définition absentes. Et la réponse alors ? Pas sûr qu’elle soit donnée de manière définitive tant le sujet est complexe voire fuyant. La profusion des sources évite aussi les déclarations à l’emporte pièce comme les jugements péremptoires. Malgré une scénographie portée sur le rouge qui pourrait faire la part belle au voyeurisme la visite au contraire tourne à la découverte car les tableaux réinscrits dans le contexte de leur création offrent la possibilité d’une nouvelle lecture. Difficile donc de définir la prostitution tellement sa réalité est mouvante, contradictoire. D’après Gustave Macé, chef de la sûreté de la préfecture de police de Paris, elle est omniprésente et nulle part « Où commence la prostitution ? Où finit-elle ? -écrit-il en 1888- Personne ne le sait. Elle s’étale ici, là, plus loin, ailleurs, partout. Du trottoir, elle monte s’afficher aux fenêtres des entresols galants… » Et effectivement, elle court les rues, se jette dans les fiacres et envahit les bals s’affranchissant gaillardement du carcan des maisons closes, dont le nombre diminue régulièrement. Leurs pensionnaires, qu’on appelle les « soumises », se voient dépasser par les « insoumises », ces indépendantes qui envahissent les brasseries dites à femmes où les serveuses offrent leur sourire et parfois plus. Flaubert comme Baudelaire notent cet incendie que la prostitution allume dans les reflets de la nuit et que l’on retrouve dans l’aimantation des regards.

Giovanni Boldini, Scène de fête aux Folies-Bergères, 1880
Giovanni Boldini, Scène de fête aux Folies-Bergères, 1880

Giovanni Boldini, dans la Scène de fête aux Folies Bergères (1889), traque la géométrie incandescente de la séduction en multipliant les face-à-face galants. Quant à La serveuse de bocks d’Edouard Manet (1878-79), c’est le spectateur devenu client qu’elle dévisage nonchalamment. L’architecture du nouvel opéra de Charles Garnier s’adapte parfaitement à cet érotisme mondain. Véritable podium, le grand escalier autorise le déploiement des encombrantes toilettes dûment observées du haut des balcons. Les amateurs y surveillent leurs futures proies tout en chuchotant leurs secrets à l’oreille de compagnes compatissantes tandis que des messieurs en haut-de-forme lutinent les danseuses dans les coulisses. Cette fébrilité charnelle culmine lors des festivités du carnaval donné dans ces lieux, qui ressemblent alors à un claque monumental. Pourtant, l’ordre moral en vigueur n’en supporte pas la vision rapprochée suggérée par Manet, son Bal masqué à l’opéra, jugé trop naturaliste, est refusé au salon de 1874. En dépit de cette familiarité bon teint, la peinture se tait sur les arrière cours des règlementations et des sanctions. Silence ou presque sur la prison de St Lazare, où les rafles policières déversent pêle-mêle lorettes et raccrocheuses. Toutefois, la fascination qu’exercent les filles de joie n’obéit pas au seul engouement de la description. En témoigne cette lettre de Félicien Rops à son commanditaire dans laquelle il estime que « pour les études de nu moderne, il ne faut pas faire le nu classique mais bien le nu d’aujourd’hui qui a son caractère particulier et sa forme à lui qui ne ressemble à nulle autre. Il ne faut pas faire le sein de la Vénus de Milo mais le sein de Tata, qui est moins beau mais qui est le sein du jour. »[1]. Voilà le mot est lâché, et toute l’exposition en un sens baigne dans cet éloge de la vie moderne par Baudelaire. L’Olympia de Manet choque ses contemporains parce qu’elle apparaît frontalement sans aucune des justifications mythologiques ou antiquisantes chères aux nudités grecques largement acceptées de Jean-Léon Gérome. Loin de cet entêtement dans l’immobilité du passé, le moderne célèbre le bruissement du présent, passe sans coup férir de la high life à la low life, exalte le chatoiement urbain du gaz et de l’électricité, aime l’éphémère et la vitesse des voitures lancées dans l’ombre floue des allées. Bref, pour reprendre les mots mêmes de Baudelaire, c’est le refus absolu de dissimuler le fantastique réel de la vie sous le faux nez des costumes à l’antique. Non le nu idéalisé n’a rien à voir avec la norme et c’est bien pourquoi Degas comme Toulouse Lautrec en habitués des maisons de rendez-vous se débarrassent des conventions académiques en explorant l’inattendu des gestes et des formes. En fait, il s’agit de résister aux idées, de rester au plus près de l’expérience.

Henrie de Toulouse-Lautrec, Au salon, le divan, 1893
Henri de Toulouse Lautrec, Au salon, le divan, 1893

C’est ainsi que loin des redingotes et des corsets émerge le corps moderne. Cependant, commencée dans l’ambiguïté publique du demi monde des cabarets et des parterres, la visite s’achève dans la solitude de la buveuse d’absinthe de Picasso et au milieu des masques criards de Van Dongen et de Frantisek Kupka. Comme quoi la beauté aussi est horrible.

Bertrand RAISON

Revue des deux mondes, novembre 2015

Splendeurs et misères Images de la prostitution, 1850-1910.Musée d’Orsay jusqu’au 17 janvier 2016

[1] Catalogue de l’exposition Splendeurs et misères. Images de la prostitution 1850-1910, coédition Musée d’Orsay/Flammarion p. 122.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s