PLANS D’ÉVASION : DOMINIQUE GONZALEZ-FOERSTER AU CENTRE POMPIDOU

Dominique Gonzalez Foerster

Issue de la génération sortie des écoles d’art françaises dans les années 80, Dominique Gonzalez-Foerster forme avec Philippe Parreno et Pierre Huyghe l’un des trios les plus stimulants de la scène artistique. On les associe non seulement parce qu’ils participent aux mêmes expositions, échangent leurs rêves mais aussi parce qu’ils s’emparent des lieux en les transformant de fond en comble. Il y a deux ans Philippe Parreno avait occupé la totalité du Palais de Tokyo en bouleversant de A à Z les formats habituels de présentation. Quant à Pierre Huyghe, il avait, à la même époque, importé la vie : abeilles, vers, chien à la patte rose, patineuse sur glace dans le domaine plutôt aseptisé de l’institution muséale. Ces voyageurs sillonnent sans distinction tous les champs de l’art, indifférents aux cloisonnements traditionnels imposés par la peinture, le dessin, la photographie, la littérature ou le cinéma. Une ouverture qui n’a rien d’une déclaration de principe car elle structure le cœur de leur travail, les projets prenant toujours le pas sur les objets présentés. Dans le cas de DGF cette volonté passe par la fiction, un prérequis non négociable parfaitement traduit par le titre de sa dernière exposition « Dominique Gonzalez-Foerster, 1887-2058 »[1]. En effet, comment faut-il l’entendre ? Un trait d’humour ? Un coup de pied vachard dénonçant l’inanité de toute rétrospective ? Un clin d’œil à la science fiction ? Eh bien tout ça et davantage. Pour preuve, le livre de l’écrivain espagnol Enrique Vila-Matas Marienbad électrique qui, entièrement consacré à DGF, paraît au même moment. L’ouvrage suit le processus de la création sondant les différentes réalisations. Complice de pérégrination l’auteur détaille et commente les sources littéraires qui nourrissent et entourent l’œuvre artistique. Il faut imaginer Bioy Casares, Borges, Bolaño, ces maîtres de l’égarement dans la bibliothèque de DGF. En romanciers familiers du trouble, ils accueillent tout naturellement les vertiges du temps et de l’espace. Sur ce même canevas de flash back et d’anticipation DGF a distribué ses vidéos et ses environnements dans plusieurs chambres formant un hôtel étrange qui entraîne les visiteurs sur une ligne de bascule oscillant entre 1887 et 2058. Le parcours ne cesse d’interroger l’amont et l’aval de notre modernité, soulignant s’il le fallait encore que, décidément, ce qui retient DGF, c’est moins l’art contemporain que l’art du futur. De plus le dispositif hôtelier, s’il permet de séparer les emplacements favorise la réactivité du client, invité, comme on dit, à habiter sa chambre. Le regardeur est donc prié d’apporter ses bagages sinon sa contribution. Parfait. Entrons. Filons la métaphore, le lobby présente à droite et à gauche de l’entrée deux indices certes discrets mais non négligeables. D’un côté la trace d’une buée déposée par le souffle de Philippe Parreno, de l’autre une vitrophanie reportant l’image du Grand Verre de Duchamp et du ready-made Air de Paris. Outre le rappel de la mythique exposition Marcel Duchamp qui, en 1977, inaugura le Centre Pompidou, insistons sur la vertu impalpable de cet éther qui désigne non seulement l’air que nous respirons mais aussi l’espace dans lequel nous vivons. Cet air du temps impondérable et fragile mais néanmoins indispensable et sensible va être brassé dans tous les sens le long d’une série d’évènements mélangeant les données biographiques à celles de l’histoire. Ces croisements s’entrelacent tels les fils qui relient les archives conservées par DGF des années 60 à aujourd’hui : vêtements, dessins, photos, réunis dans une pièce de 2014 euqinimod & costumes, esquissant le portrait impressionniste des constantes qui la traversent. Notamment ceci, le biographique va de pair avec une atmosphère propre à une période, à un état, à une sensation. Tout le parcours fait le relevé quasiment sismographique de ces variations climatiques clairement attachées aux fluctuations des perceptions. Ainsi la pluie des tropiques résonne dans la véranda courant à l’extérieur des chambres, tandis que le Cosmodrome, (2001) plongé dans le noir le plus complet offre le bruissement scintillant de la symphonies des sphères. Oui, l’hôtel ne dédaigne pas agir sur les émotions à l’instar des Panoramas, ces installations qui, avant le triomphe du cinéma, attiraient des foules exaltées. Imitant le réel ou faisant apparaître des paysages fabuleux, le plus célèbre d’entre eux, le Maréorama avait la particularité de reproduire le mouvement de tangage et de roulis tandis qu’un décor mobile déroulait les principales escales d’un voyage en Méditerranée.

Spendide Hotel, 2014
Spendide Hôtel, 2014, Palacio de Cristal, Madrid

Terrain de jeux d’ombre et de lumière, propice à l’évocation des fantômes, le théâtre-hôtel de DGF recherche l’attraction, il développe le mystère des rencontres, multiplie les impressions et en règle la mise en scène comme on règle les focales pour dissoudre ou affermir les premiers plans. Les projections des apparitions vidéo de DGF obéissent à cette logique fascinante de l’appropriation progressive des différentes icônes dans lesquelles l’artiste se métamorphose. Fitzcarraldo incarné par DGF émerge lentement au bout d’un couloir envahi de pénombre. Son spectre constitue l’une des figures d’un opéra à venir, M.2062, dans lequel elle sera tour à tour Lola Montez, Edgar Allan Poe, Ludwig II, Scarlett O’Hara. Le procédé pour troublant qu’il soit ne vise pas à la ressemblance, il s’inscrit dans la construction générale qui organise patiemment un parallèle entre l’hétérogénéité des espaces et les identités flottantes des personnages endossés par DGF. Et ce parallélisme justement serait celui qui conforme les fragments de notre modernité, celle qui vient et dans laquelle tant bien que mal nous nous projetons. Notons aussi que les films comme les plateaux scéniques partagent des éléments communs, une manière d’accentuer le va-et- vient des obsessions. Hanté par DGF, Fitzcarraldo, le héros du film éponyme de Werner Herzog tient dans ses bras un gramophone, instrument que l’on retrouvera dans Splendide Hôtel (annexe) (2015), version partielle d’un environnement créé en 2014, au Palacio de Cristal de Madrid. Cet extraordinaire bâtiment transparent construit dans les jardins du Retiro, en 1887, initie le point de départ de notre trajectoire. L’occasion de revenir sur une année particulièrement fertile dont DGF pointe les correspondances subjectives, elle s’accorde en effet à la naissance de Duchamp, à une lettre de Rimbaud adressée du Caire, à l’incendie de l’Opéra Comique… Tout cet écheveau de coïncidences est laissé à l’arbitrage du spectateur à ceci près que ce décryptage infini échoue devant l’unique porte close de l’hôtel, la chambre 19, dont seul l’écrivain Enrique Vila Matas détient la clé. Inaccessible, enfouie dans le secret cette pièce ressemble peut-être aux livres dont s’entoure DGF pour élaborer à partir de cette réserve fictionnelle des plans d’évasion défiant toutes les formes de contrôle et d’autorité.

Bertrand RAISON

Revue des deux mondes novembre 2015  http://www.revuedesdeuxmondes.fr/plans-devasion/

[1] Dominique Gonzalez-Foerster, 1887-2058. Centre Pompidou jusqu’au 1er février 2016. A signaler, comme d’habitude l’indispensable catalogue, et en particulier le roboratif article de Pablo León de la Barra.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s