« JE EST MILLE AUTRES »

Ron Mueck , le gros homme, 2000
Ron Mueck, le gros homme, 2000

David Le Breton, anthropologue et sociologue, professeur à l’université de Strasbourg vient de publier aux éditions Métailié Disparaître de soi, une tentation contemporaine. Un essai qui s’inscrit dans la continuité de ses recherches sur les mille et une manières dont nous appréhendons le monde. Réflexion surtout sur la difficulté d’être soi dans un environnement contemporain qui exige que nous nous assumions du matin au soir. Alors effectivement la tentation est grande de prendre la clé des champs, d’échapper aux contraintes. Ce livre suit à la trace les différentes tentatives que nous choisissons afin d’amortir le bruit du monde qui nous oblige constamment à être nous-mêmes. Explications ci-dessous avec l’auteur afin de mieux comprendre les multiples raisons qui conduisent à mettre entre parenthèses cette obligation somme toute très moderne d’être soi.

Comment en vient-on à écrire un livre sur la disparition de soi ?

Evidemment, il y a des raisons biographiques. Je me suis toujours senti mal à l’aise dans mon lien aux autres, dans mon lien au monde. C’est pour cela, je crois que je suis devenu sociologue, anthropologue, c’est finalement une manière de transformer une faiblesse en une force. Parfois j’ai du mal à reconnaître le monde dans lequel je vis. C’est ce décalage qui m’a amené vers l’anthropologie, ce sentiment parfois d’être un martien tout en ayant le désir de comprendre. Ce que j’appelle disparition de soi commence par là, ce moment où l’on se reprend, ou l’on reprend son souffle aussi, on retrouve une position plus tranquille dans le rapport au monde. Mais par ailleurs, c’est le sentiment que j’ai de manière croissante que vivre impose un effort de plus en plus prononcé. On a de plus en plus de mal à supporter les contraintes de notre identité dans le monde d’aujourd’hui.

Quelles raisons en donneriez-vous ?

C’est l’individualisation croissante de notre société. Nous devenons les auteurs de nos existences, il n’y a plus d’autorité extérieure. Tous les grands régimes de sens qui alimentaient le rapport au monde des générations antérieures à travers l’engagement politique, à travers les cultures de classe, à travers des appartenances religieuses. Tout cela est en train de se défaire sous nos yeux et nous sommes de plus en plus seuls devant les autres et le monde. La seule autorité finalement, c’est celle que l’on se donne. Nous sommes devenus les maitres d’œuvre des significations et des valeurs de nos existences pour le meilleur et pour le pire. Pour le meilleur, jamais nous n’avons été aussi libres. Pour le pire, c’est que parfois on a du mal à assumer cette liberté parce que l’on ne dispose plus des boussoles qui orientaient autrefois le chemin.

Quel paradoxe tout de même que ce succès de l’individualisation qui débouche sur la fatigue d’être soi ?

Je mets plutôt l’accent sur l’effort d’être soi qui fait que l’on use finalement au fil du temps ses forces, ses ressources et que l’on a envie que cela s’arrête. Cela peut s’arrêter de mille manières, de manière paisible et heureuse quand il s’agit de prendre la route pour marcher. Un de mes livres Marcher, éloge des chemins et de la lenteur s’attachait au pas du marcheur. Marcher, c’est une manière paisible de disparaître, plus personne ne vous connaît. Vous êtes dans l’anonymat des sentiers. Vous croisez des gens qui ne savent pas que vous êtes député, médecin, ouvrier ou chômeur. Et donc vous nouez avec les autres des relations de pure gratuité, de pure générosité sans avoir de comptes à rendre. D’où, à mon avis, l’immense succès sociologique de la marche dans nos sociétés occidentales. On peut disparaître sous des formes plus douloureuses, cela peut être la dépression, le burn-out, l’addiction au sommeil. Ce sont les conduites à risque de nos jeunes. Et puis peut être, quand on est plus âgé, cela peut être la maladie de Alzheimer, une bonne manière de ne plus être là de façon quasi définitive.

Cette difficulté à trouver un sens, une valeur à notre existence serait-elle le propre de notre modernité ?

Nous sommes pris dans une trame de responsabilités qui n’en finit plus et donc on ne peut pas se dire je vais couper mes mail pendant un mois ou deux. Si je fais ça, je laisse mes doctorants dans l’indécision, je laisse mes collègues dans l’incapacité de prendre une décision parce que je suis aussi engagé avec eux. Ou mes proches qui vont se demander si je suis encore vivant ou autre. Auparavant dans ma jeunesse quand je parcourais le monde, on envoyait une lettre. Quand j’avais dix-huit ans mes parents attendaient deux trois semaines avant que les cartes postales arrivent. Cela ne posait pas de problème. Il pouvait y avoir une inquiétude de nos parents ou de nos proches. Aujourd’hui, ce n’est juste pas possible. Si vous ne répondez pas à un mail après un jour ou deux tout le monde commence à s’angoisser, à se demander si vous êtes encore vivant surtout si vous êtes parti en balade. Cela amène de nouvelles formes de tyrannie où il faut sans arrêt rendre compte que l’on est là vivant, oui, il faut faire ceci non, il ne faut pas faire ça. C’est tout cela qui rend difficile aujourd’hui notre position d’individu. Etre un individu est devenu extrêmement ardu et exige un effort permanent.

IVAN GONTCHAROV

Votre livre réunit différents aspects de cette difficulté à être soi même que ce soit dans le domaine littéraire (Pessoa, Melville, Gontcharov) ou médical, quel fil les rassemble ?

Je dirais prendre des vacances de soi. Plutôt que d’être emporté dans le flux des événements et des décisions, se mettre à l’écart, se mettre sur la rive. Et puis reprendre son souffle, se donner le temps de penser, de se rappeler que l’on est vivant, que l’on est réel, que l’on est là. Quelque part remobiliser l’intériorité plutôt que l’intimité. Il faudrait même parler de spiritualité, on peut utiliser ce terme en le reliant au religieux. Le religieux étant ce qui nous relie à un clergé, à des textes consacrés. La spiritualité ou le sacré pour parler comme Roger Caillois ou comme Georges Bataille. Le sacré, c’est plutôt une sorte de métaphysique personnelle, de métaphysique intérieure, c’est l’émotion que l’on éprouve devant la maison de son enfance où la rivière où l’on s’est baigné petit. C’est ce sentiment qui nous donne l’impression d’appartenir au monde. Maintenant les églises, les temples sont intérieurs. Cette quête de l’intériorité est au cœur de la disparition de soi.

Le sous-titre de votre livre porte la mention « une tentation contemporaine » Pourriez-vous revenir sur cette formulation ?

Nous n’avons pas pour la plupart d’entre nous les moyens ou le temps de disparaître. Donc cela reste une tentation, Ah ! Comme je voudrais voyager », « comme je voudrais être ailleurs », « comme je voudrais vivre à une autre époque ». Il y même des expressions qui disent « je voudrais être à six pieds sous terre », « j’aimerais disparaître dans un trou de souris ». Dans la vie quotidienne cela nous arrive très souvent de penser à ces stratagèmes qui nous permettraient de nous détacher de toutes ces pressions qui pèsent sur nous, mais ce n’est pas facile de prendre la décision de partir, d’arrêter. Il y a trop d’enjeux, de responsabilités qui pèsent sur nos épaules. C’est parfois très courageux de rompre, de décider de mener une autre vie. Cette tentation se traduit dans nos rêveries. On est mal dans sa peau, ou bien on a un boulot qui nous écrase complètement. Et on pense à un voyage que l’on a fait, on pense à son enfance, on pense à sa mère, à des relations amoureuses que l’on a pu vivre qui sont comme des échappées belles dans l’intériorité.

Cette volonté de disparaître finalement est très plastique, elle connaît une multitude d’expressions ?

Le degré de conscience de la disparition de soi est très variable d’une situation à une autre. Il est clair que si je décide d’aller marcher la semaine prochaine dans les Vosges, je vais disparaître pendant un jour ou deux mais je suis parfaitement lucide sur ce que je fais, j’organise mon emploi du temps, etc. Par contre, si je commence à entrer dans une dépression ou un burn-out ou si je n’arrive plus à trouver le sommeil, je ne choisis plus, les circonstances s’imposent à moi. Je suis allé trop loin dans l’épuisement des significations qui sont les miennes. Pour moi, on est toujours dans la même disparition de soi. Il y a des figures heureuses de la disparition de soi et des figures au contraire très douloureuses.

Vous parlez de la dépression comme d’une impossibilité d’être présent à soi même, comme d’un enfoncement du sujet dans un temps arrêté. Pourriez vous revenir sur cet affaissement de la temporalité ?

La dépression est un temps arrêté de la même façon qu’Alzheimer, de même que les conduites à risque de nos jeunes, c’est un temps circulaire, c’est la répétition inlassable des mêmes comportements. Je crois que pour assumer le temps, il faut se sentir heureux dans sa liberté sinon le temps qui passe effraie, et donc on peut se mettre en retrait, on peut se mettre au bord du chemin pour essayer de se préserver. D’où le fait que certains psychanalystes, je pense à Pierre Fedida par exemple, ont écrit un éloge de la dépression ce qui paraître très paradoxal. Les psychanalystes rappellent que si la personne va encore plus loin, elle va vers la mort. Il faut qu’il y ait un cran d’arrêt avant le pire. On pourrait définir la dépression de cette manière, le cran d’arrêt avant le pire. Ce qui va permettre à la personne de se ressaisir. Je sais que le fait de revenir au goût de vivre exige un immense effort qui peut durer des mois, des années mais quand même il y a eu un moment où la personne est allée trop loin dans son sentiment de porte à faux avec les autres. La dépression peut être pensée comme une sorte d’alerte. Une alarme qui nous dit de ne pas aller plus loin.

Est-il plus difficile aujourd’hui qu’hier de répondre à la question « qui suis je ? »

C’était facile autrefois, les gens pouvaient dire je suis ouvrier, je suis catholique, je suis français. Aujourd’hui, cela n’a plus beaucoup de sens. On a aujourd’hui d’innombrables identités et d’ailleurs les individus vont se définir parfois en étant tatoués, parfois piercés. Les ados vont inventer des tribus urbaines ou d’autres encore se rabattre sur que l’on appelle le communautarisme, ce repli un peu névrotique sur des religions, des principes sociaux, culturels. Je crois que c’est très difficile de répondre aujourd’hui à la question du qui suis-je ? Parce que l’on est trop confronté à la multitude des personnes que nous pourrions être. Je crois que jamais dans une société on a eu autant le sentiment qu’il y avait en nous des milliers de personnages qui ne demandaient qu’à advenir. Finalement notre vie personnelle, c’est quelque chose de très pauvre par rapport à tout ce que l’on aurait pu être. Parfois c’est un peu étouffant, quand on est dans un sentiment d’échec, c’est d’autant plus difficile de se dire, j’aurais pu faire ceci, j’aurais pu faire cela. Je est mille autres. Et cette foule qui est en nous n’arrive pas toujours à surgir pour relancer justement notre goût de vivre. Quand je dis « je est mille autres » ce sont tout ces personnages qui sont en nous que les circonstances auraient pu mettre au monde. La société d’aujourd’hui, c’est un archipel d’individus qui sont contraints de vivre ensemble, de nouer des relations mais sans qu’il y ait forcément une identification aux autres avec plutôt le sentiment que chacun constitue un monde à soi tout seul. C’est pourquoi je me reconnais beaucoup dans la philosophie de Marcel Gauchet que je trouve très juste, très forte. La société est à notre service mais par contre j’emmerde la société. Cela serait un peu le mot d’ordre que Gauchet décrit dans ses livres. La société me doit tout, mais moi je ne luis dois strictement rien. C’est l’un des mots d’ordre à mon avis de la sociabilité contemporaine.

I WOULD PREFER NOT TO.

Pourtant ce désenchantement n’est pas si monolithique que ça puisque les membres de cette même société sont prêts à faire la queue dans les musées qui, pour certains d’entre eux, n’ont jamais été aussi pleins. D’où ce qu’affirme Bernard Lahire en soulignant que la sacralité n’a jamais vraiment disparu.

Je pense qu’il faut penser l’ambivalence en permanence. La notion d’ambivalence est au cœur de tout mon travail. Penser l’ambivalence cela veut dire penser l’hétérogénéité. Pour moi Gauchet a raison, Lahire a raison aussi de son côté. Oui, et ce n’est pas une question d’être normand ou pas. C’est simplement qu’il y a cette ambivalence qui fait qu’à la fois on est quand même ensemble, évidemment avec la volonté de tirer son épingle du jeu. On vit dans un monde où il ne faut plus penser en termes d’opposition : ou c’est Lahire ou c’est Gauchet. Je pense il faut dire il y a ça et ça et ça…et encore autre chose. Sorte de bégaiement du monde. Je pense que l’anthropologie doit être dans ces formes de bégaiement, de multiplication, de repérage de l’immensité du monde, de l’infini complexité du monde. D’ailleurs, dans le livre de la disparition de soi, je parle de la marche qui est un lieu de rassemblement, un lieu d’émotion commune. Il y a des millions de gens qui se retrouvent sur les chemins de Compostelle. Il suffit d’entrer dans une ferme auberge dans les Vosges un dimanche pour voir qu’il y a énormément de discussions, énormément d’échanges. Par contre quand on est dans l’univers de la dépression, de burn-out, de Alzheimer oui, là, on est dans un renfermement radical. Et au milieu, il y a une sorte de marais où beaucoup de gens cherchent la neutralité, la discrétion, l’effacement, qui cherchent la vie simple, qui se réfugient dans une cabane dans le fond d’un bois, qui partent sans laisser l’adresse. Tout un monde bigarré. Il ne faut pas penser entre la nuit et la lumière, il faut penser dans l’ombre d’une certaine manière. Penser cet espace immense entre l’ombre et la lumière qui compose la condition humaine. Je crois que tout mon travail depuis le début est une exploration de cet univers intermédiaire. Et c’est pour cela que je ne n’ai jamais pensé le monde en termes d’opposition binaire, c’est pourquoi la notion d’ambivalence pour moi est fondamentale. On est toujours dans l’ambivalence, nul n’y échappe.

Propos recueillis par Bertrand RAISON publiés par la version en ligne du magazine El Estado Mental (Diario 16 mai 2015)

http://www.elestadomental.com/diario/calendario/05?date_filter%5Bvalue%5D

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