HARRY GRUYAERT AU SEUIL DE LA COULEUR

France. Fort Mahon. 1991
France. Fort Mahon. 1991

S’il fallait à tout prix définir l’œuvre du photographe Harry Gruyaert, cet anversois né en 1941, on pourrait dire qu’il appartient à la génération de ceux qui, parmi les premiers européens, se sont affrontés directement à la couleur. A l’image de l’américain William Eggleston, son exact contemporain, dont les tirages l’ont durablement marqué. Mais l’option n’a rien de décoratif, il ne s’agit pas simplement d’évacuer le noir et blanc mais bien d’un parti pris vis-à-vis de ce que l’on regarde. Car l’acte photographique pour reprendre ses mots ressemble plutôt « à une vraie bagarre avec la réalité, une sorte de transe pour enregistrer une image ou peut-être tout manquer. C’est dans cette bagarre que je me situe le mieux. » La bataille a commencé avec ce besoin de partir, de quitter la Belgique, d’ouvrir les yeux, de répondre aussi bien aux commandes publicitaires qu’au désir de se déshabituer de soi. C’est au Maroc qu’il prend ses marques. Il y aborde la couleur parce qu’elle est d’abord physique au contraire du noir et blanc plus abstrait. Il s’en saisit, parce que, à priori elle ne raconte rien, mais offre l’expérience de la sensualité du monde et des êtres. En cela, elle donne la priorité à l’émotion graphique et permet l’examen sensible de la réalité. On retrouve cette volonté d’exploration dans la belle série des TV shots (1972) faite à partir d’un téléviseur déréglé dont les couleurs vagabondes justement métamorphosent les contenus et créent des constructions inattendues. Avec les photographies d’Harry Gruyaert ont a l’impression de voir les choses comme jamais on ne les avait vues. Notamment ce tirage de Fort Mahon, 1991. Presque rien, une bande de sable, quelques baigneurs quasi microscopiques, une ligne de cabines de bain contre une rangée sombre de maisons, au fond la ligne d’horizon, la mer et le ciel immense parsemé de nuages discrets. D’habitude on dit d’une photo qu’elle arrête le temps, bien sûr pas question de nier cette suspension mais c’est la manière dont elle se fige ici qui intrigue. Une très légère vibration emporte toute la composition se débarrassant des signes de reconnaissance trop marqués. C’est à la fois loin et près, comme si le regardeur ne maîtrisait jamais ce qu’il contemple.

Bertrand RAISON  / PalaceCostes N°57 Avril Juin 2015

Harry Gruyaert Maison européenne de la photographie. Du 15 avril au 14 juin 2015

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