SERGE TOUBIANA, LE GLAMOUR FAIT PARTIE DE L’UNIVERS DU CINÉMA

«Le glamour fait partie de l’univers du cinéma. Cela concerne le cinéma, et je dirais même que le cinéma en est le foyer. Par la suite la notion de glamour s’est élargie à la mode, à l’univers du luxe et du chic. Mais c’est le cinéma qui a su fabriquer le glamour, disons à partir des années 30-40, en se servant de la lumière, de la photogénie, de l’art du costume et du décor, et bien sûr de la beauté des actrices. Cela correspond à une mythologie extrêmement puissante, à un certain âge du cinéma.

S’il y a une image du glamour qui a marqué notre jeunesse, c’est celle de Rita Hayworth dans Gilda (Charles Vidor, 1946). Une manière de fabriquer l’image de la star et de la femme, durant l’âge d’or des studios. Le studio pouvait se permettre de tout refaire, la couleur de cheveux, l’épilation, les cils, afin de façonner une certaine image de la femme pour les besoins d’un cinéma, assurant ainsi le rayonnement et la suprématie de sa mythologie auprès du public. Dans ces années 40 le cinéma s’adressait directement aux masses populaires, partout dans le monde. Il n’y avait pas d’autre médiatisation possible que le grand écran et la salle. On ne demandait pas au public de s’identifier à ces icônes, on lui demandait de les admirer, d’être pris par la magie de cette fabrication «glamoureuse» de la femme, à partir de tous les éléments d’un univers factice composé par le maquillage, les costumes, la lumière, une forme d’érotisation. Mais le glamour inclut l’érotisation, sans pour autant s’y réduire. Il y a des actrices sexy qui ne sont pas glamoureuses – je pense à Brigitte Bardot, par exemple. Elle a été un véritable symbole érotique et sexuel, qui a chamboulé l’histoire du cinéma au milieu des années 50, et jusqu’au début des années 60 (Et Dieu créa la femme de Vadim). S’il y avait deux tendances, je dirais que le glamour s’oppose au naturel. Bardot, c’était le naturel à l’état pur, la beauté sauvage, un corps sublime ; elle incarnait le désir de marcher pieds nus sur une plage, de poser en maillot. Elle avait une incroyable force d’érotisation et de provocation, sans pour autant dégager du glamour. Au fond je glamour, c’est l’anti- naturel, c’est le jeu avec l’artifice dans la création d’icônes mythologiques, où la part de magie est forte. Ce dont témoigne l’étymologie du mot glamour, qui exprime dans sa racine cette dimension secrète, mystérieuse. La part de magie et de trucage est essentielle. Une sorte de code, accepté du côté des « regardeurs ». Car le glamour suppose un regard autre, le mien, le nôtre, celui du spectateur dans la salle, celui du lecteur de magazine qui apprécie que le chic et la beauté soient mis en valeur. Donc le glamour fonctionne avec la notion de regard : il n’y a pas de glamour sans regard.

S’il y a une période où le glamour est à son apogée, c’est avec Fred Astaire – beaucoup moins avec Gene Kelly, car avec lui on sent le bruit, on sent l’effort physique, on sent que c’est à la fois un grand danseur et un grand sportif. Chez Fred Astaire il n’y a aucun effort, on entend à peine le bruit de ses pas, c’est sublime. La grâce faite homme. Impossible à refaire aujourd’hui, car cela était lié à une époque où l’esthétique des studios régnait sans partage. Les studios ont vécu un âge d’or, avant d’être attaqués par la télévision, le petit écran étant synonyme de vie domestique. La télévision s’implante dans les foyers dès les années 40 aux Etats-Unis, et surtout dans les années 50, et elle impose la représentation domestique des choses. Du coup, le « star system » en prend pour son grade. Celui qui a compris très tôt ce phénomène, c’est Hitchcock. Il tourne Psycho pour la télévision, sans savoir que ce sera son plus grand succès commercial, sa plus grosse recette au box-office. Psycho fera de lui un homme riche. Il tourne avec un budget de télévision, en noir et blanc, avec une star – Janet Leigh – qui meurt au début du film. Hitchcock a compris quelque chose de très important, avant tout le monde, dès 1959. Le cinéma hollywoodien commence son déclin. Le cinéma pénètre à l’intérieur du foyer, directement dans la chambre à coucher, et à ce jour, il n’en est pas sorti.

Une actrice contemporaine comme Scarlett Johansson est –indéniablement une star, à la fois glamour et sexy – elle incarne à mes yeux les deux options. A l’inverse, on peut dire que tout le système des studios imprime le personnage de Rita Hayworth. La prégnance du studio, de son économie, de sa lumière, de ses contraintes, de son besoin de reformater les personnages, de corriger leurs défauts physiques, était absolument incontestée à l’époque. Personne ne pouvait s’opposer au pouvoir du studio. C’était une donnée absolue. Très peu d’actrices ont réussi à s’affranchir de cette contrainte, excepté Bette Davis. Généralement, on acceptait d’être aux mains des studios, façonnée, habillée, maquillée, éclairée, transformée physiquement. Aujourd’hui, une Scarlett Johansson a sans doute plus de liberté. Le « star system » actuel n’impose plus ses choix aux grandes actrices. Mais cette concession met en péril le glamour. Les actrices d’aujourd’hui sont parfois tentées par des aventures esthétiques plus radicales, plus satisfaisantes pour leur carrière et leur ego, parfois au détriment de leur statut de star. Une actrice qui accepte de jouer dans un film de Lars von Trier – nous en avons une excellente en  France: Charlotte Gainsbourg – sait qu’elle n’y trouvera pas le « glamour »…

 Propos recueillis par Bertrand Raison. Palace Costes, N°55 nov-déc 2014

« There are sexy actresses who aren’t glamorous. Brigitte Bardot for example : natural, with a sublime body, but not glamorous. Because glamour is the antithesis of natural. »

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