JEAN-MICHEL OTHONIEL

« C’est  le réel qui doit être merveilleux  pas le glamour »

 « Le glamour ne fait pas partie de mon vocabulaire. C’est une notion récente. Elle ne fait pas partie de ma génération. Elle appartient aux années 90 et comme j’ai commencé dans les années 80 cette notion de glamour n’existait pas. On était plus sur des engagements sociaux, politiques ou poétiques mais pas sur cette idée de légèreté de la vie. C’était lié à la légèreté de l’être, à l’insouciance d’une jeunesse dorée qui a relativement beaucoup de chance. Cette manière d’être s’est développée entre les années 90 et 2000. Je crois qu’aujourd’hui le glamour en prend un coup, il y a un retour ces derniers temps aux fondamentaux. On revient aux choses plus essentielles de la vie. Les gens sont plus dans un esprit de survie. Il y a quand même moins de légèreté aujourd’hui. Ces dernières années, la vie est plus difficile pour la jeune génération en tout cas. Je le vois autour de moi, les jeunes artistes ont plus de mal à émerger aujourd’hui qu’il y a vingt ans.

 Cela dit il y a des artistes qui ont travaillé sur cette idée de légèreté comme Elizabeth Peyton. Au cinéma cela fait appel à la mythologie du mystère qui entoure les actrices et qui va de pair avec la vie de papier glacé des magazines. Le glamour serait davantage lié à cet univers. Mais quand on voit Mommy de Xavier Dolan, ce n’est pas glamour du tout, au contraire, il s’agit de la vraie vie. Quand on voit Citadel de (Ciaran Foy, 2012) ce n’est pas glamour du tout et c’est le cinéma d’aujourd’hui. Les actrices s’engagent différemment, elles sont moins dans une image distanciée. Quand on voit Marion Cotillard dans de Rouille et d’os (Jacques Audiard, 2012) elle est loin d’être glamour, elle dégage une force incroyable plus ancrée sur l’idée de survie, d’engagement. On est là face à des drames, des problèmes de la vie de tous les jours. Les actrices ne sont plus enfermées dans leur tour d’ivoire. De même Isabelle Huppert qui s’obstine à casser cette image stéréotypée de l’actrice, quand elle joue La pianiste (Michael Haneke, 2001) elle est bouleversante d’angoisse.

 Mais cela ne veut pas dire que mon travail n’a rien à voir avec le caractère optimiste, merveilleux de ré enchantement. Mais contrairement au glamour, il s’agit de savoir comment le réel peut être merveilleux et c’est à cela que je m’attache, à rendre la réalité merveilleuse et non pas à créer un monde artificiel. Si on prend comme exemple une de mes dernières réalisations, le bosquet du théâtre d’eau, une commande du château de Versailles, on est en face d’une vraie fontaine, avec de vrais matériaux et de vraies émotions. Je ne propose pas un monde dans lequel on s’échappe de la réalité. Je souhaite au contraire que la réalité nous enchante. Et c’est là où mon travail diffère de celui de Murakami qui travaille aussi sur l’idée de l’enchantement mais à travers un monde artificiel, à travers les Mangas, à travers une imagerie de la fantaisie. Jeff Koons lui aussi propose des mondes artificiels avec leur force et leur qualité. Des œuvres que j’aime par ailleurs. On peut aimer des choses différentes, heureusement. Mais ne n’est pas cette voie que j’emprunte, j’essaie plutôt de montrer comment la réalité peut encore nous émerveiller. Retrouver ce sentiment d’enfance qui est en nous. Le monde peut aussi être une source de joie. Il n’y a pas de second degré dans mon travail, pas de cynisme, je ne suis pas quelqu’un de cynique. Je cherche la réalité des choses. Avec le glamour, on n’est pas dans le réel et je ne me sens pas du tout proche de ce monde là. Il y a effectivement du cynisme dans le glamour, avec cette volonté de créer une image de soi supérieure à celles des autres et ce n’est pas ce qui m’intéresse. Dans le même ordre d’idées Paris est plutôt une ville sexy et pas du tout glamour. Dans sexy, il y a sexe et donc il y a réalité. On est dans un vrai rapport d’émotion pas dans du papier glacé, on n’est pas dans un décor. Les émotions sont une des clés pour rentrer dans un travail d’artiste sans forcément en avoir la connaissance ; c’est la première clé qui permet de rentrer dans une œuvre. Après on découvre le parcours de l’artiste. L’émotion justement est réelle et c’est difficile aujourd’hui de se laisser émouvoir à cause de la dureté du monde, du rythme, du cynisme ambiant. Je me sens aussi difficile à émouvoir et je me bats pour garder la porte ouverte aussi bien dans mon travail que dans ma vie. Gilbert et George à cet égard sont de très grands artistes qui ont toujours été dans la vraie vie avec de vrais engagements politiques, sociaux esthétiques forts. Ce n’est pas pour rien qu’ils ont été repris à de nombreuses reprises dans l’iconographie populaire. Ce sont des artistes qui ont été copiés des millions de fois, T-shirt, couverture de disque. Ils sont rentrés dans la vraie vie, leurs œuvres touchent tout le monde, c’est ce que je trouve formidable.

La plus belle anecdote que j’ai par rapport à mon travail vient d’un petit garçon qui visitait une de mes expositions à la Fondation Cartier où il y avait un énorme lit avec des perles de verre et un baldaquin et qui disait à sa mère « Tu vois, je te l’avais bien dit, ça existe des lits de princesse. » Par cette remarque mes œuvres étaient plus dans la réalité, qu’elles n’étaient dans le fantasme. Du coup, il pouvait croire au père Noël. C’est formidable de se dire qu’avec mon travail je pénètre dans l’émotion du réel. Ce petit garçon sentait que la réalité pouvait être enchantée et que le réel dans lequel il vivait pouvait être enchanteur et enchanté. C’est un vrai message politique aujourd’hui. La beauté, le merveilleux doivent être ramenés dans le réel. Si le curseur est difficile à placer, il est indispensable de faire la différence entre ce que vous avez vécu et ce que vous avez rêvé. C’est toute la différence finalement, entre admirer un coucher de soleil au bord de la mer, assis, les fesses dans le sable, et regarder un coucher de soleil sur une carte postale. Le glamour justement participe trop du fantasme des images et met entre parenthèses la réalité et c’est dans ce sens là que je dis que Paris est sexy et pas glamour. C’est très différent d’être dans une ville ou d’être dans l’image de la ville. La force de Paris, c’est comme Rome, on est touché par la beauté des lieux, par la lumière sur la Seine. On n’est pas dans le fantasme d’une ville comme Los Angeles, une ville très glamour, inaccessible comme tous les fantasmes. »

 Propos recueillis par Bertrand RAISON. Palace Costes N°55, nov-déc 2014

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