FELIX VALLOTTON, L’IRRÉGULIER

On ne peut que se féliciter de l’existence des artistes célèbres puisque dans leur ombre portée on distingue mal ceux qui, faute de synchronisation médiatique, échappent pour un temps à la lumière des projecteurs. C’est fort heureux car ils développent leur singularité à l’abri des tam-tams de l’actualité. Félix Vallotton (1865-1925) est de ceux là même si pour ses contemporains, il n’avait rien d’un inconnu. Ce suisse devenu parisien a rejoint très tôt les Nabis regroupés autour de Maurice Denis et dont le mot d’ordre commandait de fuir les illusions du réalisme libérant la peinture des obligations de l’imitation. On y retrouve Bonnard, Vuillard, Sérusier… tous aiguillonnés par l’exemple de Gauguin qui, question liberté, en connaissait un rayon. Quant à  Vallotton, promu nabi étranger vu ses origines helvétiques, il se saisira allègrement de cette permission pour mener son chemin sans se soucier de l’orthodoxie de sa famille d’adoption qui d’ailleurs se dispersa assez vite. Aussi, il convient de profiter de l’exposition organisée par le Grand Palais, car Vallotton, comme l’on dit, n’apparaît pas souvent sur les radars de nos multiples écrans, la dernière fois remonte à plus de trente ans !  Le menu du parcours scandé en dix étapes ignorant la sacro sainte chronologie s’attache à montrer très précisément l’approche singulière de cet irrégulier de la peinture.

VALLOTTON La grève blanche 1913
VALLOTTON,  La grève blanche,  1913.

Différent Vallotton ? Très bien, mais plus concrètement ? Eh bien proposons une suite de trois tableaux : Le Ballon, 1899 ; La loge de théâtre, le monsieur et la dame, 1909 et La Grève blanche, Vasouy, 1913. Premier élément qui ressort, le recours à la ligne qui délimite les couleurs et les ombres peints en aplats avec pour résultat des perspectives très écrasées voire absentes à l’image des estampes japonaises et un rendu proche de la BD avec la Grève blanche. Ce modelage des plans si caractéristique de la gravure dont Vallotton était un expert lui permet de simplifier la représentation et de s’affranchir de la description. A noter aussi l’emploi d’un répertoire presque cinématographique qui multiplie le procédé de plongée et de contre plongée rapprochant ou éloignant à volonté les protagonistes de ses scènes. D’où une certaine réserve du peintre qui favorise d’autant l’autonomie de ses personnages ouverts à toutes les interprétations. Ils échappent au piège de la psychologie mais pas de leur solitude. C’est vrai pour l’enfant au ballon tout à son jeu, comme pour le couple de la loge où chacun a oublié la présence de l’autre sans mentionner les silhouettes de la plage, perdues dans l’immensité du paysage. Le dispositif si particulier des toiles de Vallotton leur confère la capacité de méditer, elles rêvent en somme au coup d’après, à ces chapitres de leur histoire que nous ne connaîtrons pas mais que nous pressentons. C’est pourquoi, face à la loge, la main blanche de la femme au chapeau démesuré surgit en forme de point d’interrogation saisissant. Et si nous succombons à son charme et au vertige qu’il annonce, c’est parce que Vallotton ne montre que ce qu’il cache.

Bertrand RAISON

Félix Vallotton, Le feu sous la glace 2 octobre 2013-20 janvier 2014. Grand Palais. Palace Costes N° 49 septembre/octobre 2013

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