BRAQUE À TIRE D’AILE

Georges Braque (1882-1963) aura accompagné le vingtième siècle dans le désastre des deux guerres et traversé avec éclat l’aventure picturale, poétique et musicale de son temps. Associé à la proximité des poètes de Pierre Reverdy à Francis Ponge, comme à celle des Ballets russes, le peintre mit sur pied en compagnie de Picasso le cubisme qui défraya la chronique sans parler de l’invention formidable des papiers collés de concert avec le génial andalou. Une association qui fera couler beaucoup d’encre et confinera longtemps Braque dans le rôle de l’éternel second, ce qui ne l’empêchera nullement de tracer son sillon. Promu par Malraux dès sa mort au panthéon de nos héros artistiques, on n’imagine mal aujourd’hui la force du front anti Braque qui rassemblait alors dans un même élan Gertrude Stein et Guillaume Apollinaire, disciples inconditionnels de l’Espagnol. Autre temps, autres mœurs. Bref, c’est à ce monument désormais incontestable que le Grand Palais consacre une rétrospective digne de sa gloire, ce qui permet d’en faire le tour et d’apprécier la profondeur de nos oublis comme de nos à priori. Un parcours chronologique qui a la vertu de fournir une compréhension globale de l’itinéraire tout en dessinant la trame des correspondances qui lient inséparablement et de manière circulaire la fin de l’œuvre à ses débuts. En effet les paysages fauves saturés  de l’année 1906 (l’Estaque) renvoient cinquante ans plus tard à un plein air simplifié presque austère voire abstrait. Comme l’indique Henry-Claude Cousseau dans le catalogue, le retour au paysage est la marque d’une transformation et surtout d’une amplification du thème des oiseaux déjà présent dans le monde de Braque depuis, 1929, avec les illustrations consacrées à la Théogonie d’Hésiode.

Cette thématique hantera à tel point sa peinture qu’on la trouve ici et là dissimulée dans les multiples séries qui sortiront de sa main. Au-delà de la présence réaliste du motif on en trouve la trace dans les porteuses de fruits (1922) et les deux natures mortes au compotier et au pichet  (1926-1927) qui affichent une propension à l’étirement vertical, sorte d’élévation que l’on retrouvera explicitement  dans L’oiseau noir et blanc (1960) et A tire d’aile (1956-1961). Or, inutile de chercher  un quelconque symbolisme fut-il ailé, Braque d’ailleurs précise qu’il n’est nullement attiré par l’oiseau en tant que tel, ce qui le préoccupe, c’est davantage « la construction d’un fait pictural ». C’est pourquoi, cette obsession travaille en secret cette peinture dont certains critiquent l’aspect décoratif. On   peut précisément en suivre l’évolution aussi bien dans les variations des tables de billard (1944-1949) transformées en autant d’ailes que dans la multiplication des Ateliers où l’oiseau surgit dans l’espace de la toile. Et quand il n’existe plus que lui dans le cadre, offert au plein air, c’est la peinture elle même qui apparaît en suspension comme soulevée par son dépassement, ouverte dira le peintre « à l’imprévisible qui crée l’événement ».

Bertrand Raison

Georges Braque 18 septembre 2013- 6 janvier 2014, Grand Palais.

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