PAUL JACOULET, L’ENCHANTEMENT DES MERS DU SUD

Nul n’est prophète en son pays, rien n’est plus vrai. Il aura fallu un demi siècle à Paul Jacoulet (1896-1960) pour obtenir enfin la reconnaissance de l’institution muséale française. Ses descendants par le biais d’une extraordinaire donation de près de 3000 estampes, dessins, aquarelles et objets divers se sont assurés contre les oublis de l’Histoire. Le principal en somme a été fait, reste à découvrir l’œuvre ce qui prendra un peu plus de temps. Heureux bénéficiaire de la générosité des légataires, le musée du quai Branly fête l’événement en montrant une partie de ce que l’artiste a ramené de ses voyages des mers du sud. Au milieu des croquis, des carnets de notes, des couleurs, tout un monde insulaire rythmé par la lumière de l’océan Pacifique et baigné dans une végétation tropicale accompagne le visiteur tout au long de son parcours.

 

Paul JAcoulet, Chagrin d'amour, 1940, gravure sur bois
Paul Jacoulet, Chagrin d’amour, 1940, gravure sur bois

Premier émerveillement, ces visages, ces parures, ces coiffures, ces tatouages, ces insectes décrivent-ils vraiment un état des lieux de ces îles de l’Extrême telles qu’elles devaient apparaître au début des années 30 ? Ou plus simplement sommes nous victimes de quelque vertige esthétique face à un univers imaginaire très bien/ trop bien dissimulé sous les traits de la précision documentaire ? Le charme de Paul Jacoulet consiste-t-il à nous laisser dans cet état d’indécision, dans cet entre deux de la séduction qui nous permettrait de contempler les derniers éclats d’une civilisation sur le point de disparaître ? Mais il y a plus, une connivence profonde lie le voyageur aux habitants de ces lagons et de ces atolls dispersés au nord de l’Australie. Car Jacoulet est de par sa formation le dernier héritier de la tradition japonaise des peintres d’estampes. Venu au Japon à la fin du XIXè siècle, ce français de naissance a passé toute sa vie dans l’archipel.

Formé aux techniques de la gravure sur bois par les maîtres du genre, il en a perpétué l’usage au point d’ouvrir un atelier à Tokyo et d’y connaître le succès. Or, et c’est tout à fait curieux, Jacoulet tout au long de sa carrière, s’il connaît son art sur le bout des doigts, évitera les sujets japonais, il privilégiera la Chine, la Corée et notamment la Micronésie. On retrouve toutes les techniques de l’estampe, les plans rapprochés, l’absence de perspective mais sans les références obligées des paysages et des figures du Soleil Levant, ce qui l’autorise à transposer très librement ses motifs dans d’autres contextes  et à renouveler considérablement l’art traditionnel de l’estampe. La fascination du sud ne cessera d’obséder l’artiste.

Technicien hors pair, ce fin connaisseur du théâtre et de la musique japonaise va s’efforcer de traduire cet enchantement absolu de la beauté des lointains. D’autres avant lui, non sans nostalgie, ont été frappés par la grâce de ces terres australes de Gaugin à Emil Nolde, pour ne citer que les plus flamboyants. Mais alors que ceux-ci  déplorent l’évanouissement de toute une société, Jacoulet va convoquer son immense savoir-faire pour recréer les conditions du mirage, pour mélanger étroitement tubéreuses et papillons multicolores  aux poses alanguies d’une population vouée à la sensualité luxuriante des corps et des plantes. C’est cette mise en scène que nous contemplons, cette organisation méticuleuse qui, sous le prétexte de la description, magnifie les visages et les gestes, nous donnant à voir, par le biais d’un artifice consommé, la splendeur persistante du  bonheur.

Bertrand RAISON

Un artiste voyageur en Micronésie. L’univers flottant de Paul Jacoulet. Musée du Quai Branly 26/02/13-19/05/13. Palace Costes n° 47 avril-mai 2013

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