LA PATIENCE DU CORPS À CORPS

Enfin ! Lucian Freud revient sur les cimaises du Centre Pompidou après un quart de siècle d’absence. Peintre décisif de l’après-guerre, connu  pour ses portraits et sa méditation inlassable de la figure, il devrait cette fois bénéficier d’un intérêt qu’il n’avait guère suscité à l’époque. Né en 1922, ce berlinois de naissance quitte avec sa famille l’Allemagne hitlérienne pour l’Angleterre.

 Aujourd’hui, ses tableaux affolent le marché et son œuvre  sert de repère aux générations plus jeunes qui revendiquent volontiers son influence. À quatre-vingt-huit ans, il étonne encore par son obstination, par sa capacité à creuser le réel de ses sujets. Curieusement les collectionneurs de l’hexagone ne l’inscrivent que rarement sur la liste de leurs achats, même discrétion du côté des musées. Pas de rejet pourtant indique Cécile Debray, la commissaire de l’exposition, mais plutôt une différence de situation. Outre-manche, la figuration ne relève pas d’une rupture entre la tradition et la modernité alors que la scène française contemporaine éprouve quelques difficultés à apprécier les variations du face à face du peintre et de son modèle. Nous pensons que ce couple au chevalet a du plomb dans l’aile, un brin vieux jeu sans doute. Or, il faudra s’y faire, la tradition du portrait au Royaume-Uni reste très vivace, David Hockney en témoigne, et rien de moins traditionnelle que la version présentée par Lucian Freud. D’emblée, pas de psychologie, comme le note Jean Clair dans le catalogue[1], mais du corps, le fouillis du corps montré sans compromission, sans mise en avant des traits de la personnalité. On ne cherche pas à vanter une qualité, à tresser en somme les éléments glorieux de la légende personnelle mais davantage à saisir la chair dans sa crudité. Francis Bacon qui fut un temps son compagnon de route disait que quand il allait chez le boucher, il trouvait « surprenant de ne pas être à la place de l’animal ». Nous voilà donc de l’autre côté, en bonne compagnie même, avec les chiens qui, de toile en toile, accompagnent les humains dans une animalité partagée. Rapprochement fortuit ? Nullement car à chaque fois, le peintre pour reprendre ses propres termes agit en  biologiste, il recense exactement les masses, fouille les volumes, ausculte la matière. La mise à nu génère un processus de dévoilement successif afin de décrire au plus près l’immanence singulière de chaque corps. La nudité chez L. Freud ne pointe pas vers une beauté idéale mais tente de saisir la palpitation de la vie, sans fard, sans ostentation. En fait, l’organique raconte à sa manière une histoire. Pour preuve la série éclatante consacrée à Leigh Bowery, acteur, danseur, musicien, travesti, styliste qui traversa, telle une étoile filante, les nuits londoniennes des années 80 avant d’être emporté par le sida. Saisi par l’œil de Freud, Leigh Bowery prend des proportions démesurées, envahit la toile et déborde du cadre. Membres et muscles, à l’étalage, sculptés dans la masse, mis en quelque sorte sous nos yeux, pour que nous puissions prendre la mesure de cette présentation inédite. Le corps n’a pas qu’une face sociale, il se raconte aussi dans la chair. Ses traces, ses accidents, ses marbrures, ses escarres dessinent un territoire particulier de l’anatomie occidentale de la fin du XXè siècle. Certes la chair est universelle, mais le corps s’individualise et parle. Toute la technique d’ailleurs mise au point par Lucian Freund consiste justement à construire le dispositif d’écoute nécessaire autorisant la transcription sur la toile. Ce dispositif spatial porte un nom : l’atelier. Il s’inscrit par ce biais au cœur de l’histoire de l’art qui en aura consacré la pratique depuis les frémissements de la renaissance italienne. L’atelier va agir comme un filtre tout au long de la vie de Lucian Freud. Il en arpente patiemment le périmètre et explorera l’extérieur à partir de lui. Toutes les toiles sont  numérotées en fonction des différents lieux qu’il occupe. De jour comme de nuit, il choisit le régime de l’intensité du regard et  soumet ses modèles à un calendrier qui peut durer deux ans. Une patience qui n’a d’autre but que d’intensifier le réel, de le concentrer. Ce petit-fils du père de la psychanalyse même s’il s’en défend aura donc, par des fils imperceptibles, rejoint la passion analytique du grand-père. On raconte même que Sigmund Freud mourant d’un cancer de la mâchoire ne voulant pas affoler le jeune Lucian venu le visiter, lui aurait dit bonjour en agitant son dentier du bout des doigts. Depuis celui qui avait « trop parlé » a cédé la place à celui qui, délaissant les mots, s’est délibérément voué à la fouille de l’inconscient des corps.

Bertrand RAISON Palace, janvier 2010


[1] Comme toujours les catalogues du Centre Pompidou, excellents outils de référence, permettent de prolonger avec profit l’exposition, et celui-ci ne fait pas exception à la règle.

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